Laisse rouler les filles

C’est peut-être l’apparition de la musique de fin qui fournirait une des portes d’entrée – ou de sortie – de Death proof, ou Boulevard de la mort (2007). Après les multiples carambolages qui signent l’inscription dans le genre du film de courses-poursuites, et le tabassage de Stuntman Mike, le chauffeur psychopathe carambolant les jeunes filles qu’il croise sur la route, c’est une musique enjouée qui se lance: une reprise, en plus punchy, du vieux tube de France Gall, « Laisse tomber les filles ».

En reprenant le vieux clip un peu suave, écrit par Gainsbourg, son finale n’a pas manqué de m’amuser: le jeune homme coureur et lâcheur de filles part… dans une voiture, accompagnée de trois d’entre d’elles, pas encore lâchées, bientôt courues.

Une hypothèse m’a tentée: et s’il était possible de voir Death proof comme la suite de ce clip de 1964 ? La jonction temporelle expliquerait alors le changement de ton, aux rythmes d’un girl power assez racoleur (et peu convaincant). La vengeance passive chantée par France Gall se retrouvait alors dans le genre, entamée à mi-chemin du film, du rape and revenge (c’est bien le film qui suit Kill Bill dans la cinématographie de Tarantino), qui serait alors plutôt un kill and revenge. Death proof se divise en deux parties, pas tout à fait égales, et partiellement symétriques: à chaque fois, trois copines sont approchées par Stuntman Mike, chevalier servant de plus en plus inquiétant et qui, une fois sur la route dans sa voiture de cascadeur « à l’épreuve de la mort », commence par tuer sa passagère (scène qui constitue un sérieux rappel de la nécessité d’attacher sa ceinture de sécurité), puis rejoint les trois copines qui ouvraient le film (prototypes des femmes libérées de cinéma, et qui ne le sont ni dans leurs attentes psycho-sexuelles, ni dans leur captation par la caméra, marquée par un male gaze très prononcé). Ce premier acte s’achève sur les policiers dépités devant la multiplication des cadavres: cette première moitié se situe au carrefour des genres de la course-poursuite et du film noir. Second acte, nouvelles copines, elles aussi trois, qui se tiennent dans les mêmes positions que celles du premier, et qui pourraient constituer une reproduction assez fidèle du premier trio. L’une d’elles, Zoë Bell, qui joue son propre rôle de cascadeuse, veut acquérir une Dodge Challenger, comme dans le film Point limite zéro, film de course-poursuite que je n’ai pas vu et qu’il ne m’est donc pas possible de commenter. L’essai de la voiture permet à Zoë d’entamer une suite de cascades (qui sont l’occasion de préciser qu’il vaut mieux mettre les ceintures de sécurité à l’intérieur de l’habitacle), alors que la Dodge Challenger est repérée par Stuntman Mike, qui se lance alors à la poursuite carambolesque de l’automobile. Après moult péripéties bruyantes, la situation se renverse, et ce sont les trois jeunes femmes qui poursuivent, puis neutralisent et tabassent leur agresseur – jusqu’au générique de fin.

La structure de ce dernier acte est explicitement celle d’un rape and revenge, et elle en a les mêmes travers: colère, puissance et fantasme de violence (assouvi) en réponse à une agression, sexualisée indirectement par l’emboutissement de parechocs interposés (si la chose n’était pas claire, elle était explicitée par le policier signalant le caractère sexuel de ces crimes autoroutiers à la fin du premier acte). La mise à mort finale est un pur acte de sadisme, dont la jouissance est démultipliée par la rapide pause (lancement du générique, puis retour au film) montrant, in fine, une bande de copines rigolant ensemble très fort – ce qui constitue un stéréotype habituel des comédies romantiques marquées girly. La violence finale, depuis la course-poursuite jusqu’à ce tabassage, est préparée par le caractère des personnages, qui surenchérit sur les filles (déjà pas finaudes) du début: plus sexuelles, vulgaires, casse-cou, et lâcheuses (Pam, la première victime du film, avait été lâchée et moquée par le premier trio ; Lee est abandonnée à un sort que l’on devine confiner avec un autre genre cinématographique, évoqué par malice cruelle par Zoë, le porno sous contrainte). Aucune de ces filles ne mérite réellement une adhésion morale de la part du spectateur, et surtout de la spectatrice : c’est peut-être ce qui suscite une adhésion dionysiaque fictive (restons optimistes), dans le partage d’une cruauté légitimée par les agressions de Stuntman Mike, mais qui reste mise à mal par, au mieux la négligence, au pire l’agression par l’entremise d’autrui. Le manque de moralité (ou de savoir-vivre) fait ainsi des personnages féminins autant des victimes que des bourreaux (certaines le sont certes plus que d’autres) : par ce partage de violence gratuite et illégitime de toutes parts, la violence des différents accrochages routiers peut se dérouler sans grand mal-être éthique pour le spectateur (je suppose la spectatrice, du moins politisée ou moins habituée aux films de genre, plus mal à l’aise globalement).

L’ensemble rejoue ainsi la cruauté du clip de France Gall, rendue saillante par les paroles de Gainsbourg (on n’en attendait pas moins de lui): pas de consolation ni de solidarité (pas même entre femmes), une Schadenfreude impatiente de la suite, et qui semble ne juste pas s’autoriser à avoir une part active dans les dommages qu’elle pourrait infliger. Le retour de la bluette à la fin du film permet ainsi un effet d’ironie (pour qui ose avouer son goût du scopitone) par décalage (entre la scène, ses arrêts et l’allégresse de la musique), et par explicitation de la cruauté de l’innocente bluette, passée bien plus inaperçue que « Les Sucettes » des deux mêmes.

Parce qu’il s’agirait d’un film de filles tuant un tueur, Death proof pourrait-il être un film féministe ? Il met en scène et duplique des genres à contraintes qui ne sont pas réputés pour leur féminisme, comme le rape and revenge, à peine adapté. La scission en deux actes a en outre un effet pervers: elle crée, pour le spectateur, un effet de causalité entre les deux parties du film, et donnent l’impression que le finale venge les mortes du début – alors même que les personnages n’en ont pas connaissance. C’est en outre un film qui montre des bandes de copines, mais sans solidarité féminine : ni avec les victimes les plus innocentes (Pam et Lee, coupables de candeur et d’appartenance au mauvais genre cinématographique), ni dans les trios eux-mêmes (très hiérarchisés). Au contraire, le sexe semble pour ces jeunes femmes autant recherché (plutôt dans le premier acte) qu’évité dans le second) – une tirade de Stuntman Mike à l’une d’elles, a le mérite de signaler l’impératif de désirabilité fait aux femmes (en des termes moins choisis), mais il s’agit d’un moyen de pression psychologique pour obtenir un lapdance – ce qui, finalement, valide le constat, mais pas l’autonomie du personnage. La caméra, surtout dans la première partie du film, est particulièrement voyeuriste (gros plans permanents: la caméra est alors mimétique du regard prédateur de Mike, mais elle n’est que peu prolongée par une caméra laissant sentir un observateur extérieur, comme dans Halloween). Surtout, le film et ses personnages se réduisent à un ensemble de stéréotypes: c’est précisément là que se situe le plaisir du film de genre et celui des bluettes.

 

 

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