Le rêveur

Un cercle était formé autour de lui, d’abord silencieux, puis une vibration se répandit dans l’assistance, de plus en plus fébrile, presqu’ondulante, au rythme des ondulations de lumière devenues mouvement des corps. Un cri se fit entendre, un peu étouffé, mais prélude à une excitation plus générale. Autour des têtes réunies s’entr’apercevait, pour les spectateurs les plus lointains, le haut d’une sphère aplatie, luminescente, parcourue d’ors rosés. Les premiers rangs, tout proches, touchaient presque ses parois, et distinguaient au travers tout une pastorale, petits villages et ruisseaux, arbustes dans de minuscules forêts, chemins reliant le tout. Sur une des places, les plus attentifs devinaient une ronde, et sans la foule coalescente le lointain d’une musique aurait pu se faire entendre: quelques instruments se devinaient, entraînant la petite assistance.

Le grand public, lui, retenait son souffle, et peu ses cris: la bulle enflait doucement, ses parois, innervées et légèrement gélatineuses, s’étiraient; la forêt s’agrandit un peu, laissant entrevoir l’orée d’une clairière. Quelques cris d’excitation rythmèrent cette très légère enflure, qui vacilla. L’iridescence se ternit doucement, pendant que la bulle commençait à se dégonfler. Le tremblement fit place à une véritable débandade, paniquant les petits habitants. La débandade se poursuivit, jusqu’à ce qu’il ne reste plus, sur le sol, au centre de la déception des spectateurs, qu’une flaque visqueuse et grisâtre.

Cela faisait longtemps que le rêveur savait rêver: petit, sa bave, comme un mauvais présage, s’échappait parfois de son babil en s’envolant, sans que personne n’y prenne garde. Plus grand, dans les salles de classe, il projetait ses rêves pour provoquer le tumulte de ses camarades, et l’ire de ses professeurs. Il n’était alors qu’un joyeux drille, un cracheur de feu ralenti et appesanti par la viscosité – il rêvait de flammes. Ce n’est qu’un après-midi étrange, alors qu’il était seul à rêvasser, qu’il vit que, de cette informité qui lui pendait aux lèvres, émergeait quelques lueurs, et un bref mouvement. La curiosité, l’enthousiasme, puis l’abnégation le poussèrent à des rêves de plus en plus maintenus, et dont les couleurs, d’abord timides, finirent par s’imposer. Au fur et à mesure de ses rêves, sans cesse naissants, sans cesse mourants, les vibrations légères, qu’il percevait d’abord à peine, revenaient et se fixer, comme sur un film photographique. C’était un monde qui se révélait: les mouvements se firent forme, et le petit village apparut tout d’abord. Exténué, il pleura quand il vit, pour la première fois, les villageois danser autour de la place du village. Il apprit, comme on fait ses gammes, le jeu de concentration et d’expirations qui faisait émerger ce petit microcosme, qui se précisait à mesure de ses séances.

Des mois se passèrent. Tous les soirs, dans le secret de sa chambre, il expirait, crachait ce monde dont il portait l’existence, reconnaissait peu à peu ses habitants. Quand il se sentit prêt, il inscrivit son nom dans le registre en ligne d’un bar à stand-up, sans grand enthousiasme, ni sans autre opportunité. Le trac qui le paralysait avant d’entrer en scène bloqua son ventre, mais il parvint à faire jaillir la carole et un peu de la forêt qui avoisinait le village: l’inattendu de cette performance fit sensation parmi quelques spectateurs, et une agente qui le prit au moment, le fit entrer dans les salons aux ors alourdis de la République, les cénacles poétiques et dans le cercle choisi des artistes contemporains. Il animait, le soir, les galeries: son boulot de livreur abandonné, il pouvait se penser artiste, et des foules commençaient à affluer. Le hasard de sa forme et de la vie du village, qui suivait son cours, faisait de ses spectacles un véritable feuilleton, quelques aficionados ayant baptisé les villageois les plus identifiables, et suivant leurs vies paisibles.

Dehors, les émeutes continuaient, réprimées par la République toujours plus vengeresse. Les bulletins d’information signalaient, d’heure en heure, la progression du niveau des eaux, qui bordaient maintenant la capitale – les dernières péniches avaient été réquisitionnées par le gouvernement, des listes de personnalités se murmuraient, et les appartements placés en haut des barres HLM se vendaient à prix d’or et de barres à mine. Quelques insensés avaient tenté de fonder des villes sous-marines, sans que de nouvelles ne parviennent – mais des cadavres flottaient, de temps à autre, dans les images des informations.

Le rêveur, lui, continuait à rêver, sans savoir s’il serait sur une des listes portées par les rumeurs, ni si celles-ci existaient réellement. Autour de lui se pressaient encore quelques fidèles, rivés aux dernières bulles d’espoir et d’utopie qui laissaient présager qu’un autre monde aurait été possible.

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