Attention, désespoir

On n’oublie jamais de reprocher aux femmes leur bavardage, et toujours en des termes choisis – c’est qu’elles piaillent, gloussent, mais énoncer des choses sensées, il ne faudrait pas y songer, d’ailleurs, on ne leur en laisse pas le temps. C’est que la parole, c’est sacré: les femmes en diront toujours trop, et pas ce qu’il faut. On y a mis de nouveaux mots, pour dire ces choses et les faire entendre, comme Manterrupting – ça vient de là-bas, ça permet de se marrer sur les inventions qu’on n’arrête plus, et on parle du mot et pas de la chose.
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Le temps de l’innocence

Il a longtemps été courant de regretter la perte d’innocence des jeunes filles, comme celle, et peut-être plus durement, des vraies femmes – Beauvoir s’en faisait déjà l’écho. Si on n’ose plus, ou plus trop parler d’innocence, l’idée reste: à voir les cris d’orfraie sur les pratiques sexuelles des jeunes gens, la surveillance des vêtements des jeunes filles ou les fantasmes pédopornographiques (des femmes toujours plus jeunes, plus glabres, plus lisses), l’innocence reste une valeur sûre. Lire la suite

Seules les filles pleurent

Boys don’t cry: l’interdiction des larmes pour les petits garçons commence à être bien connue et dénoncée (et il faut continuer); ce qui n’est pas dit, c’est que cette interdiction est, dans le même temps, une injonction faite aux petites filles de pleurer. Les larmes des gamines ne sont pas encouragées: elles sont juste tolérées comme un mal, pour ainsi dire physiologique, qui doit être accepté comme la pluie ou la pollution de l’air – pleure, tu pisseras moins. Derrière l’impératif méprisant, c’est bien une injonction qui se dessine: la colère étant refusée aux filles comme aux femmes, leur parole étant réduite voire niée, ne restent que les larmes. Lire la suite

La Grande Fatigue

C’était en abordant les Terres de la Grande Fatigue, aux contrées des mondes connus, que les demi-jours remplaçaient l’alternance des jours et des nuits. Voilà maintenant des mois qu’elle voyait leurs contrastes s’amenuiser, attendrie devant ce jour qui se faisait nuit, et la clarté qui, pénétrante, transformait l’obscurité. Chaque pas lui coûtait un effort supplémentaire, un arrachement à la glaise absorbante, un saut dans un inconnu chaque fois plus tangible. La lumière qu’elle tenait à bouts de ses bras fatigués vacillait un peu plus:  elle suivait un but qu’elle se tendait à elle-même, petit halo pour une bribe de chemin. Lire la suite