Romans.

Pourtant, je le connaissais, et depuis longtemps, mais maintenant il m’affole. Aucun moment n’est bon, celui-là moins qu’un autre – et ses bras sont recouverts de taches de rousseur qui m’égaillent.

Je ne dors plus : la nuit, prise d’une insomnie euphorique, j’attends que les déflagrations d’endorphine se calment – il faudrait que je ralentisse le café. Quitte à ne pas me reposer, je me relève et reprends mon introduction : pas de temps à perdre, surtout avec les espaces insécables.

Je dois finir ma thèse, Désirs de réclusion et chants solipsistes. La pensée d’un dialogue scientifique m’émeut : je me vois Beauvoir, je le pense Sartre – option joli garçon, autant ne pas se faire de mal.

Mes amies s’inquiètent : je perds mon pantalon en marchant, elles lancent un Leetchi pour me payer une ceinture, et me félicitent pour mes hanches saillantes. Rêveuse, je me prends à m’espérer comme un filigrane de sa vie, toujours là, inaccessible et fragile par ma minceur.

L’index m’affole : je cherche des anagrammes que je décrypte dans les noms qui parsèment le manuscrit. Le début des lettres semble former une phrase : une déclaration que l’univers m’aurait adressée ? Range ta chambre, c’est tout ce que je décrypte. Dépitée, je reprends ma bibliographie.

Je ne peux plus écouter que des chansons de dessins animés, les bluettes me prolongent ; la Petite Sirène me fait hoqueter. Moi aussi, je voudrais perdre ma voix pour des jambes à pendre à son cou !

Je lis Herland, rêvant d’une communauté de femmes détachées du désir des hommes, et faisant de jolies fringues. Impossible de poursuivre ma lecture : je me retrouve à retracer le mythe des amazones sur google.

En rentrant, la brosse à dents que je lui avais prévue me nargue. Un chagrin apocalyptique m’envahit, la nausée des trois bouteilles finies le submerge – elle tombe à pic, après avoir vomi dans les toilettes.

 Je pose tous mes sacs en rentrant. Bouffée de coquetterie, j’essaie de devenir toutes les autres que je l’imagine pouvoir aimer. Cette salopette envoie-t-elle des signaux assez subtils, entre son onomastique assez évocatrice et le détachement de sa coupe ? Je n’avais pas pensé à la nécessité de l’ôter pour mes physiologiques évacuations : j’aimerais être pur esprit, ou corps sans organes, entre ses bras, que j’imagine en gros plans qui me font rougir. La petite, très courte jupe patineuse me rappelle les émois de ma maternelle, quand je tournais sur moi-même : j’envisage quinze années de rollers, pour préparer une arrivée en slalom et jambes dévoilées très haut, quand nous nous reverrons. Le nom, la chose, les rousseurs, tout m’égare.

Je vois Ghislaine, enfin une sortie. Sa thèse sur les Chagrins de la dépossession et les dérélictions de la propriété me passionne : on dirait mon histoire. Elle n’aime pas les taches de rousseur de ses bras, et n’y voit aucun rapport avec les enclosures britanniques. Elle me fait un peu pitié.

Coupable, je suis coupable : mon amour l’empêche de travailler. C’est pourtant si plaisant de l’imaginer interrompu ! Je m’en veux, je me tais, je reprends une bière.

La dévotion amoureuse de sainte Eucharistie m’émeut aux larmes : à mon tour de gagner la divinité d’une martyre de l’amour. J’annonce à tous mes contacts mes nouveaux vœux de réclusion et de silence : on me félicite chaleureusement de ma dignité.

Trois jours que je n’ai pas mangé, je commence à avoir des visions. À moins qu’il ne me parle ? Je m’imagine, extatique, me perdant dans ses bras.

Il m’écrit ! Un bref message, pour me demander une référence bibliographique. Je lui garantis mon adoration renouvelée, et lui envoie un mémoire d’une cinquantaine de pages commentées. Pourrait-il se passer de moi !

Ne sachant quelle jupe choisir pour l’aller voir, j’en superpose trois, que j’enlèverai au fur et à mesure de la soirée : je serai toutes les femmes de sa vie, dans la plus grande discrétion.

Un cheveu que j’ai trouvé sur la table, pendant qu’il était aux toilettes, ouvre de grandes possibilités : je trouve un tutoriel marabout avec trois bouts de ficelle et une patte de poulet. Je n’ai ni ficelle, ni poulet : je lui envoie donc un message pour lui demander si 01h30 est une heure convenable pour se faire livrer un gallinacé vivant. Il me demande ce que je compte en faire : je bafouille, effrayée qu’il me devine, et lui raconte que je prévois d’ouvrir un élevage anarcho-autonome en Ardèche. L’idée l’emballe : il adore les œufs frais.

Trois heures que je cherche une ferme à retaper sur le Bon coin. L’Ardèche est peu couverte par le réseau téléphonique, j’envisage la Creuse.

Un message ! Il est ravi des six douzaines d’œufs qu’il vient de recevoir, mais il ne pourra pas les manger et les donnera à une association. Il est si généreux ! Il me rappelle qu’il a du travail, et qu’il faut que je finisse ma thèse. Nous nous verrons peut-être avant la fin de l’année civile : nous ne sommes qu’en février – il pense à moi.

J’ai peur de le déranger, je n’ose bouger. Pour maintenir un lien d’une haute qualité intellectuelle et affective, je décide de lui écrire une lettre, que j’enverrai peut-être.

Ma lettre fait maintenant 45 pages, rédigées en trempant mon bic dans mon sang. Je pense qu’il sera touché.

La poste est fermée, la lettre n’entre pas par la fente. Je rentre à la maison, il faut encore la compléter.

Lundi matin, je retourne en courant à la poste, mes 54 pages dans mon sac à main. J’asperge mon petit colis de mon parfum, il devrait être séduit.

Je n’ai pas signé ! Comprendra-t-il qu’il s’agit de moi ? Il pourrait penser à une autre… Je lui envoie un message, pour qu’il se tienne prêt en attendant la tournée. Je trépigne et attaque les mémoires de Marie Alacoque pour me détendre.

Effervescente, j’attends qu’il reçoive mon courrier. Deux semaines qu’il aurait dû arriver : peut-être n’ose-t-il pas me répondre ? Timidement, j’ose lui demander ce qu’il en est : il l’a pris pour le prospectus d’un label de métal. Je suis au désespoir.

Deux nuits que je reprends ma prose enflammée. Ces nuits de feu par la poste : espérons que les transporteurs n’en soient pas échaudés.

Trois semaines sans message. Après une petite blague et trois gifs de chatons mignons, je lui demande négligemment s’il a reçu mon courrier. Sa réponse, froide et évasive, me ravit : les grandes passions sont indicibles. Je pense aux prénoms de nos enfants.

Quatre mois que je dois finir ma thèse : je pense la lui dédier. Quelques mots sobres : POUR CELUI QUI A DONNÉ SON SENS À L’AMOUR. J’apprécie la sobriété de ces capitales.

Le dépôt s’approche, je crains un dépit. Il serait temps de prendre une douche.

Il m’écrit ! J’ai l’honneur de pouvoir corriger les 754 pages de sa thèse, pour demain après-midi. Il est 2h du matin, j’espère être remerciée.

4h du matin : son introduction m’a émue aux larmes, je ne vois plus l’écran, et de l’eau s’est infiltrée dans mon clavier. Je profite de mes soupirs languissants pour sécher ma machine.

5h du matin : je comprends que la composition en trois parties est un signe discret de sa passion mystique à mon écart : je prévois une crucifixion de couple, probablement la ferme en Creuse une fois retapée. Je contacte ma copine Ghislaine pour lui léguer mes futures poules.

6h du matin : son septième chapitre, beau comme un dimanche d’après-thèse, rappelle l’importance de critères de rationalité dans l’interprétation sémiotique et littéraire. Sa rationalité rejoint la mienne.

7h du matin : je gobe deux douzaines d’œufs en reprenant les espaces insécables. Encore une vingtaine, plus très frais, pour finir le stock qu’il m’a renvoyé.

9h du matin : sa conclusion m’éblouit. Jamais je ne pourrai réécrire après la sienne : le monde s’achève.

10h du matin : je lui renvoie son document annoté, et en avance ! nous discutons un peu, il me parle de sa copine.

11h : message de mon directeur, il faut que je rende ma thèse.

Se faire une raison quand on l’a perdue !…

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