Explorateur

Assis à son bureau, devant son ordinateur. Le rallumage de la machine se fit avec une lenteur qui le désespérait ; il s’aperçut, touché d’une confiance qu’il ne pensait pas avoir mérité, et dont la seule trace l’atteignait en plein, comme une main tendue dans le silence de sa disparition. Les sons annonciateurs du démarrage réel l’amenèrent à croire, un bref instant, que L. était dans la pièce.

L’ouverture du navigateur se fit dans une explosion d’onglets abandonnés, consultés ou gardés sous le coude dans une bonne volonté dont ils étaient devenus les reliques : les dernières explorations de L. La messagerie s’affiche et lui propose ses secrets – elle n’est pas protégée par un mot de passe. M. sait à cet instant que la disparition de M. sera bien une réalité, une fois qu’il aura suivi ses traces : même s’il la retrouvait, grâce à elles, ce serait parce qu’il se serait permis cette ultime infraction – semblable à l’entrée dans une chambre fermée, ou à l’ouverture d’un journal intime, et peut-être pire encore, puisque le journal suppose une conscience que l’exploration en ligne ne garantit pas toujours. C’était une plongée dans un autre temps, et dans un autre esprit, qui lui avait semblé si familier, et qui rappelait maintenant son étrangeté infranchissable, son incompréhension irréductible. Il le savait : jamais L. ne pourrait lui pardonner une telle intrusion –  c’était acter son absence, c’était aussi, peut-être, la comprendre que de lire son courrier et de voir ce qu’elle avait vu.

En rechargeant, les uns après les autres, les onglets qui se comptaient par dizaines M. pouvait croire qu’il rappelait à la vie L. par l’actualisation de ses dernières sessions exploratoires, vie qu’il pourrait passer à la comprendre, si ce n’est à la retenir. Le chargement des dernières pages vues lui permit, dans leur profusion, de retrouver des habitudes qu’il connaissait, partageait parfois, celles des journées se succédant, des vidéos qu’elle commençait sans les finir, coutume qui l’agaçait, lui, parce qu’il devait partager la bande passante qui souffrait de ses trop vives sollicitations, et qui, maintenant, lui rappelle par ses défauts, devenus poignants parce qu’elles lui montraient désormais l’absence de L. devant ce petit écran qui ne la quittait pas et qui, orphelin d’elle, était prêt à renouer leurs communes routines et, en l’attendant, voyait ses touches délaissées, son système inactualisé. Chacune de ces résurrections d’onglets décèle une part perdue d’L., révèle un instant de la vie précédente, d’avant sa disparition, et dessine son ombre égarée. L’écran rappelé à la vie inscrit la présence évanouie de L., le tranquille souffle des ventilateurs, relais de la musique d’allumage qui souligne le silence de la respiration de L., le calme des touches non effleurées, le froid longuement installé dans la machine. Les quelques notes presque guillerettes du démarrage tintent encore une fois dissipées et écartées par de nouveaux sons, plus proches et plus lointains dans un même temps, bruits montant de la rue étrangement animée jusque dans la solitude de leur appartement, cris des voisins et bousculades d’enfants dans les logements au-dessus du leur, éclats de rire d’une femme prise dans une conversation lointaine, et rappellent douloureusement l’attention de M. sur ce qu’il n’entend plus. Les onglets reviennent lentement se dévoiler, mais M. apprécie leur calme tranquille, ce manque de hâte lui laisse à lui le temps de savourer quelque chose de l’oubli de l’absence de L., de sa présence maintenue par une illusion sonore, faible, qu’il sait éphémère, mais dont il savoure les quelques instants d’un songe de plénitude, d’une fiction qu’il sait trompeuse mais dont il aime croire au mensonge provisoire. Les onglets éclaircis lui rappelleront sa quête, renouvelleront sa peine ravivée, et signeront le rappel de sa douleur déjà portée et menée dans toutes les rues où déverser sa peine. En attendant leur réapparition détournée de leur destinatrice initiale et réorientée vers lui, instigateur de cette renaissance électrique bleutée, il se concentrait sur l’écho encore vibrant dans l’air tiède de la journée de ces quelques notes dont la perception s’accompagne de la vague chaleur du souvenir d’une présence, d’un creux laissé dans un fauteuil, dont le vague renfoncement se devinait encore.

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