Ce mardi.

C’était un mardi, j’ai cru avoir la date sans savoir si elle était vraie, ce 6 juillet 2004, mais j’avais passé le bac de français et bronzé à la plage, la première année où j’ai su me faire des amis — pas un crew comme dans les films, plutôt des bandes, à droite à gauche – surtout à gauche –, et les joints du samedi soir. C’était l’Allemagne bien loin – Rostock –, sans voir la ville encore moins la plage: on s’est retrouvé en internat, l’élite prussienne dans une ville est-allemande, recrutement sur dossier pour quinze jours de séminaire, la seule qui causait aux dames de la cantine, c’était moi ; et elles ont repéré mes petits déjeuners pour me les préparer – parfois, j’arrivais en retard, parce que je me surprenais à vider les plateaux dans l’arrière-cuisine.

Ce mardi, c’était excursion, et on a vu une cathédrale. Où ? Je ne l’ai jamais compris. Faut-il le dire ? J’étais une des plus jeunes parmi tous ces jeunes, et la seule Française ; des étrangers, il y en avait une petite dizaine, venus de toute l’Europe, sur 200 élèves sans compter les professeurs, ni les dames de la cantine – elles, elles ne comptaient que pour moi. Là-bas, on était dans des séminaires, comme les grands. Le mien, c’était écriture du journal, de l’intime et théâtre, ça s’appelait « Be good, be bad, just be » – ça me paraît si drôle, aujourd’hui. J’étais pas bonne comique, mais pas trop mauvaise présence pour le bizarre, le statique froid, à prétention poétique – on l’a vu trop tard, tant pis. Et, tous les jours, j’écrivais: première fois du littéraire à haute fréquence, et j’étais lue. Ça aussi, c’était un sacré pas.

Dans l’ensoleillement de la cathédrale, ce mardi-là, au début de juillet et du séjour, des rayons plein les yeux et les pavés sous mes pieds, diffractés dans la lumière dans les creux des pavés par les facettes des perles de verre – c’est d’abord mon collier qui m’a lâchée, sur ce parvis. Et lui, qui depuis le matin m’approchait, et moi, curieuse, flattée, même pas excitée, me vlà à genoux avec lui, sur les pavés, à recueillir les perles de verre dont je ne savais que faire – c’est dans la poche de sa gabardine qu’il les a glissées.

La journée s’est passée, drôle de moment où je n’ai pas compris que je me faisais engueuler par un autre prof – insolente par inadvertance. Faut dire que lui, il pouvait pas se faire engueuler comme ça, c’est donc sur moi que c’est tombé. On s’est retrouvés ensuite dans des genres de camionnettes, aucun souvenir de l’aller, et le calme du moteur, au fond à gauche – et je me suis endormie, ma main contre la sienne, en tenant presque une rose que j’avais ramassée quelque part, dont l’odeur me parvient encore certains jours.

Sortie de la voiture, barbouille, et je regarde maintenant les graviers sous mes pieds. Je ne sais comment récupérer mes perles, tout le monde se sépare. Le léger bourdonnement de mon crâne s’implante, on est dans la cage d’escalier, lui devant moi qui se retourne, moi qui regarde le sol, mais je sais qu’il me regarde, impossible de me souvenir des mots, l’impression que la gutturalité de l’allemand se confond avec mon crâne qui vibre, et lui qui me dit de le suivre pour récupérer mon collier déjà désossé, les plus petites fines comme des éclats, ramassés en enfonçant nos doigts dans la poussière qui joignait les pavés, et ce petit butin que je sais dans sa poche, et moi seule devant lui qui ne sait quoi, lui qui se retourne – moi qui le suit.

Je ne sais pas combien de temps ça a duré. Je suis sortie avec, dans le creux de ma main, mes perles dans une enveloppe restée scellée.

2 réflexions sur “Ce mardi.

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