Que la bise.

Ce n’est pas le roc que je me suis rejoué, c’est la voix, toujours un peu goguenarde, du grand-père quand, au téléphone, il souhaitait un bon anniversaire à sa « grande », toujours un peu plus, évidemment, chaque année. C’est un rituel annuel, et je les appelle moi-même, maintenant, mes grands-parents, avec les mêmes blagues – et tu n’as rien à me dire, aujourd’hui ? et je t’appelle demain ! à mon autre grand-père, dont l’anniversaire succède le mien d’un seul jour – et chaque année, la même blague, là juste pour qu’on en rigole, et parfois retombe un vieux récit, l’attente de mon père devant la salle de la césarienne où je suis née, mais aux forceps – je me doutais qu’il y avait embrouille.

Cette année, c’est en imagination et en souvenir que je l’ai entendue, la voix de mon grand-père, et comme avant, je voyais son visage – mais sans le guide de sa voix, y a que la mémoire maintenant, et les vieux fichiers que je ne veux pas relancer – pas encore.

Il aurait été bien content, et la forme qui revient – pas la tension, ça, ça fera un an qu’il s’inquiète –, et le travail dans la journée, et on n’oublie pas de faire des pauses – on n’aurait pas tellement parlé de la soutenance, il n’en parlait pas beaucoup, mais il avait regardé la couverture de la thèse, puis moi, et rien dit – pas besoin, on savait. C’est bientôt le dîner et je pense au petit-déjeuner qu’on a pris, tous les deux, cet été: oui, je vais me reposer, pis je la relis même plus, la thèse – trois fautes dans le résumé, c’est que je n’en pouvais plus mais. Et qu’il fallait se battre: pas seule, on pense collectif on pense syndicats – je ne l’ai pas écouté, pas encore. Ça ne fait pas beaucoup de tendresse, un roc, c’est comme mon père: faut faire semblant d’avoir entendu une demande de câlin, plus facile de faire des blagues et de raconter une histoire que de parler, puis les rocs, ça se prend en bloc, on a sa dignité !

Et restent les silences des rocs, quand on se replie en dedans.


 

Notre grand-père, notre papy Dédé, nous avait toujours semblé fait du bois des meubles, et comme taillé dans le roc de l’éternité.

Le papy Dédé, le papy de Pierre, d’Azélie, de Jean, de Clément, de Marie, de Louise, de Charles et de moi, Cécile, ce n’était pas juste un monsieur sans trop de cheveux, placé au bout de la table et qu’on aurait oublié. C’était tout le contraire : le grand régisseur de la famille, son centre permanent, un modèle, parfois à taquiner, souvent à suivre.

Notre grand-père a cru en l’école, au point de ne pas manger à sa faim pour y aller, et de continuer, encore et toujours, à s’instruire. Papy, c’est le modèle républicain qui marche, une foi d’instituteur hussard, à montrer à ses quatre fils, nos papas, François, Jean, Philippe, Thierry, l’importance du travail bien fait, de la réussite scolaire, des grandes institutions publiques comme EDF, où il a fait pratiquement toute sa carrière, notamment ici, pour construire Avoine, en vivant à Bourgueil et en y devenant une figure importante de la ville. Le travail bien fait, c’est aussi la fierté de l’appeler pour les bonnes notes, pour le brevet, pour le bac, pour Normale Sup, pour les Mines, pour l’agrégation, pour Dauphine, pour le Random, pour entrer et progresser aussi à EDF, en sachant qu’il serait fier et content, sans jamais fanfaronner, ou juste un peu, quand on avait réussi, sans jamais, jamais nous reprocher d’avoir choisi une autre voie, ou de ne pas avoir su réussir.

Cette fierté, c’est celle d’avoir fait quatre fils, tous quatre ingénieurs, et de voir tous ses petits-enfants grandir – et je ne peux qu’imaginer le regret qu’il ressentirait de ne pas connaître la vie que choisira notre petite Cécile.

Cette foi de notre grand-père pour l’instruction, il ne l’a pas gardée pour lui, ni même pour sa famille : elle est celle qui l’a mené, avec ma grand-mère, à nouveau sur les bancs de l’école, le soir pour le soutien scolaire, pour aider les enfants de Bourgueil à faire leurs devoirs, et les accompagner dans le difficile apprentissage des mathématiques ou de l’orthographe – Papy, il ne l’a pas été que pour ses petits-enfants : il était prêt à l’être pour tous ceux qui le voulaient. bien.

Se promener à Bourgueil avec mes grands-parents, c’est toujours une aventure qui débute, même quand ils m’amenaient à l’école : on ne sait jamais qui on croisera, mais le périple sera long, semé de rencontres et de salutations, de mots jetés qui nous ont toujours étonnés, nous qui ne vivons pas, ou plus, à Bourgueil, mais aussi laissés admiratifs : l’engagement de mon grand-père pour sa ville, c’est aussi celui pour la Croix-Rouge, et le Cinéma de l’Amicale, même s’il nous confiait ne pas toujours comprendre pourquoi « les jeunes » venaient voir certains films, apparemment pas toujours à son goût. Lui, son goût, c’était plutôt Questions pour un champion, où on le voyait souvent plus fort que les candidats, dans le salon – encore l’instruction.

N’allez pas croire que le grand-père, c’était l’érudition des profs de latin et des savants des universités : non, il aimait au contraire suivre l’actualité, encore sur l’ordinateur, nous raconter des histoires, celles de la famille, des gens qu’il croisait et qui l’impressionnaient, en nous répétant, non sans ironie, ce que disait son père : « Mon cher, j’ai étudié la vie ». Parce que l’étude, ce n’est pas seulement l’école, mais aussi la vie, faite des paroles répétées, des repas pris ensemble – et on ajoute facilement une chaise à table – et du vin que l’on sort de la cave, et chacun qui y va de son commentaire – et jamais on ne repartira à la cuisine les mains vides, et jamais on n’oubliera de servir la grand-mère. Le vin qu’il a aimé, mais toujours bu avec modération, et une autre fierté, celle d’avoir rejoint la Commanderie de la Dive Bouteille des Vins de Bourgueil et Saint-Nicolas de Bourgueil – il y a une édition de Gargantua, illustrée par Gustave Doré, qui traîne toujours dans le salon. Jamais on ne l’aurait vu rater une fête du vin, fête aussi pour la famille qui se trouve, ici, en Touraine. En vrais rabelaisiens, on trinche (on trinque !) sans se rendre malade, et on se permet la gourmandise sans la goinfrerie : c’est que Papy, il a toujours su nous sortir des bouteilles improbables de la cave, du meilleur vin jusqu’au plus… surprenant.

On a pu croire que Papy parlait beaucoup – c’est un peu vrai. Ses histoires, parfois étonnantes, venues souvent de loin, nous faisaient rire : c’était un personnage au bout de la table. Mais ce qu’on ne voyait pas, c’était sa discrétion, quand Papy, alors qu’on courait dans le lit retrouver Mamie, se levait, et allait préparer le petit déjeuner à toute la bande, comme il le préparait, tous les matins, à Mamie.

C’est que toujours Papy fait attention à la grand-mère : il veille au grain, et quand on mange, on passe le plat.

Jamais mon grand-père n’oubliait la grand-mère, depuis ce soir où, à la Fête du Muguet, il l’a invitée à danser avant de l’épouser. Peut-être encore plus que l’école, la discipline et les rigolades, c’est mon grand-père protégeant ma grand-mère que je vois quand je ferme les yeux – son amour, très pudique et réservé, même devant nous, son amour qu’il m’a pour ainsi dire avoué par le biais d’une inquiétude, au téléphone, quand je lui ai demandé comment lui allait, alors que notre grand-mère était hospitalisée. Comme les grandes douleurs, les grandes amours restent muettes : elles se montrent à qui les apprivoise, dans la douceur des silences.

Le roc qu’incarnait mon grand-père, il n’y avait, pardonnez-moi, qu’une saloperie qui pouvait en venir à bout, lui qui ne prenait pas de médicaments, et préférait ne pas porter ses lunettes – et on savait bien aussi qu’il ne voulait pas se faire appareiller : ce vilain crabe qu’il nous a caché, puis minimisé, autant qu’il a pu, mais sur lequel il était lucide. C’était pour nous, c’était pour Mamie et notre tranquillité à tous, qu’il nous a fait ce cadeau du silence et de la pudeur, sans jamais se plaindre, avec tout l’amour qui n’a pas besoin des mots pour se dire. Il a toujours fait passer sa famille, et les autres, avant lui-même : son dévouement était essentiel.

Il nous reste une chaise vide à table ; Papy est parti, rapidement, en n’abîmant qu’un peu l’image de la force que nous avons toujours eue de lui. Ce vide, nous ne le comblerons pas réellement, mais j’aimerais vous répéter, et à mes cousins, Pierre, petit Jean, Marie, Loulou, Charlie, Cécile, à mon frère Clément, les mots qu’il m’a dits, les deux mains posées sur mes épaules, les yeux dans les yeux, devant la voiture qui devait nous ramener à Bordeaux : « c’est vous l’avenir, les jeunes, ne vous laissez pas aller ».

Je garde encore sur mes lèvres le goût de la sueur de son front ; ne nous laissons pas aller parce qu’une force s’en va.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s