Le dirty care, quelques mots

Dans Se défendre. Une philosophie de la violence (2017), Elsa Dorlin élabore et définit le dirty care comme l’attention négative portée par les dominé·es aux dominants, attention fondée par une stratégie d’autodéfense. Le concept permet de reprendre des réalités psychologiques, comme l’hypervigilance, mais il a l’avantage de les transformer en une épistémologie et en une éthique : le dirty care englobe l’hypervigilance pour conduire à une vision du monde et à un mode d’action – ou du moins de préparation à l’action. C’est une attention négative, car elle n’est pas un soin porté à autrui, mais une attention à autrui pour un soin à soi, ou du moins pour une préservation de soi.

Il ne me semble pas que le concept exclue totalement la notion de care positif, c’est-à-dire ce que l’on appelle plus généralement le care, ou plutôt que ce dirty care peut prendre aussi en compte un care préventif – et je pense aux femmes de droite de Dworkin ici. Le care peut ne pas être pratique par altruisme ni par dévouement, mais par stratégie d’autodéfense – en lui souriant, je ne me prendrais pas une torgnole, en remuant les hanches, il jouira plus vite. Je ne crois pas que Dorlin pense à cette possibilité, et c’est dommage.

L’intéressant du dirty care, c’est la transformation en une épistémologie et une éthique : c’est là une possibilité, au moins philosophique, d’empouvoirement. Cela est précieux, mais viennent d’autres réflexes : la méfiance à l’encontre de la célébration de l’agentivité – je vois beaucoup plus une « marge de manœuvre » qu’une agentivité dans les stratégies de défense, qui ne fonctionnent réellement que par renversement de force, comme dans les arts martiaux, ou par surprise, comme avec les happenings aux calendriers stratégiques. Car, ce qui n’apparaît pas sous la plume de Dorlin, c’est ce que l’on fait de ce dirty care, et c’est pour cela que je l’aurais voulu en début, et non en fin, d’ouvrage : est-il historiquement et logiquement possible de voir dans les stratégies de d’autodéfense égrenées au fil du livre des formes de dirty care, ou s’agit-il d’un concept à appliquer ? C’est évidemment la première solution qui est envisageable, mais l’ouvrage est insatisfaisant de ce point de vue.

« C’est l’attention de la proie par rapport au prédateur » : le dirty care n’est pas seulement la fuite (jamais illégitime), mais l’ensemble des stratégies et comportements conscients de qui se sait proie – se savoir proie, c’est un premier apprentissage. Mais toute la dimension non physique, c’est-à-dire intellectuelle (pour autant qu’on puisse faire scission, mais l’absence fait justement cette scission) est absente de la réflexion de Dorlin : ni Chomsky ni autodéfense intellectuelle, ni vraiment de privilège épistémique – si ce n’est rapidement, en passant. Le dirty care reste, in fine, une réaction : la création pure (monter des collectifs, non seulement de soutien, mais d’utopie) me semble évacuée par les exemples – et donc les applications suggérées – quoiqu’a posteriori. Ce que Dorlin appelle, pour le personnage de Dirty week-end, non un apprentissage de la violence, mais son désapprentissage (et c’est fascinant, de relever et d’étudier les castrations symboliques et leur force de neutralisation, cette fois où je n’ai pas su ni frapper ni dire que j’allais frapper, à ce type qui m’expliquait, pleine rue devant les flics de l’hôtel-de-ville-Juppé-inside, comment il allait me torturer). Il y a bien un désapprentissage de ce que Solanas appelle la domestication dans le SCUM, et c’est un peu ce qu’aborde Manon Garcia dans On ne naît pas soumise, on le devient. Mais ce désapprentissage n’est qu’une étape pour la mise en action, que le dirty care ne recouvre pas véritablement : il est une étape avant et après, qui ne va pas nécessairement avec lui, et qui ne conduit pas nécessairement à l’action, ni à l’élaboration d’un sujet.

Cette question d’un point de vue féminin, je l’avais abordé dans un billet du blog sur Halloween et la possibilité d’une réinterprétation féministe de ce film : ce sont les jeux de points de vue (de caméra), et la sensation de surveillance permanente (et donc d’hypervigilance, en réaction, de la protagoniste principale) qui m’avaient le plus intéressée. Le dirty care peut se retrouver ici : c’est bien l’attention, d’abord sans objet (mais qui participe à la gradation de la tension narrative), puis stratégique (Mike Myers commence à commettre ses méfaits) qui caractérise le personnage de Laurie, avant son autodéfense (qui, et c’est signifiant, se fait par le retournement des objets du quotidien, et surtout d’objets rattachés au féminin).

Le dirty care passe ainsi, pour Dorlin, par une « déréalisation » de soi ; mais c’est là que devrait être le point de départ – dans le fait qu’une histoire, qu’une épistémologie, une multitude d’expériences passe, non seulement dans le silence et l’oubli de la déréalisation, mais dans la fiction – il n’est qu’à voir les accusations de mensonges et de diffamation qui tombent (avec les bras, semble-t-il) dès qu’une accusation de viol, de lynchage, de racisme, rencontre l’espace médiatique. La fiction, c’est l’épistémologie manquante (et fantômatique) de Se défendre. Une philosophie de la violence.

Un autre point me chiffonne : le roman qui sert de support à l’élaboration du dirty care a l’air (je ne l’ai pas encore lu) de reprendre une forme d’intrigue type rape and revenge, modèle d’intrigue largement discuté parmi les féministes. Surtout, c’est un schéma individuel. Si Dorlin peut écrire : « Quand les proies se mettent à chasser, elles ne deviennent pas chasseurs à leur tour. Elles se défendent par nécessité », en supposant un monde dans lequel tou·tes deviennent proie, mais sans parvenir à penser l’attaque ou la chasse (ce que fait Solanas), ni l’autodéfense collective réussie, celle qui donnerait l’impression de ce monde fait proie, sans nécessairement de passage à l’acte. Et me reste l’image de Diane, justement chasseresse – et proie.

2 réflexions sur “Le dirty care, quelques mots

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