Les friches de l’autodéfense

Dans Se défendre. Une philosophie de la violence (2017), Elsa Dorlin distingue la légitime défense (légitime, car étatique ou tolérée, voire encouragée par l’État) de l’auto-défense, celle des opprimé·es. En définissant l’auto-défense, elle aborde le cas de nombreux groupes et luttes à travers le monde et l’histoire, et achève son ouvrage sur le concept, qu’elle a elle-même forgé, de dirty care. J’ai pu regretter que le concept, hyper stimulant, ne prenne pas en compte la fiction dans laquelle vivent les femmes, et qui n’apparaît, presque qu’en passant, dans le concept de déréalisation. C’est que la fiction, prise dans un sens large, c’est le monde de relégation des femmes (et plus largement des opprimé·es). Ce qu’oublie aussi Elsa Dorlin, c’est la dimension collective du dirty care: cette attention, que la psychologie réduit à l’hypervigilance, elle est aussi faite d’échanges, de témoignages, de rumeurs – des récits comme transmission d’expériences, tels que les définit Benjamin dans « Le Conteur ». Et c’est ce paradoxe qui m’occupe depuis maintenant plusieurs années: la relégation à la fiction (ou au silence), conjuguée à une épistémologie considérée comme secondaire, mais faite d’un matériau presque brut, celui de l’anecdote, non relié à une théorie. Il me semble que c’est dans les friches du monde que peut se trouver l’espace de cette collaboration, dans les cuisines comme dans les toilettes non-mixtes, dans les couloirs des bureaux ou autour du thé du dimanche – quand ce n’est pas dans le secret des messageries. Les rumeurs sont le premier matériau permettant une prise au monde – et la vérification, toute empirique, de ce simple état de fait: je ne suis pas folle, je ne suis pas seule.

Si le féminisme porte en lui une révolution épistémologique, ce n’est pas seulement en tant qu’il apporte la théorie du point de vue, et donc une remise en question de la science, de ses matériaux comme de ses méthodes. C’est bien plus largement parce qu’il est une épistémologie et une éthique avant sa formulation théorique; c’est parce que l’échange d’expériences est une auto-défense, qui appartient au dirty care tel qu’Elsa Dorlin le définit, mais dans sa dimension collective. Avant la constitution de groupes militants, la prise de conscience intersubjective rompt le quatrième mur – celui de la fin de l’illusion solipsiste. Cette dimension intermédiaire de la lutte quotidienne, ni solitaire, ni encore collective, c’est la première à faire communauté – une communauté en dedans, quelque chose comme les égouts du patriarcat, desquels les femmes commencent à sortir.

Une réflexion sur “Les friches de l’autodéfense

  1. Ping : Pour un bon gros flemminisme – ex cursus

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