Dans la farine.

Et ce sont de vieux gestes que je retrouve, tandis que je pétris pour voir sous mes doigts se former une pâte prometteuse, qui annonce un regard content. J’avais oublié le goût de la farine roulant dans les doigts, celui du beurre qui s’étale comme je ne le fais plus – et la répétition des gestes comme un amour renouvelé.

Me revient à l’esprit la fameuse phrase de Benjamin selon laquelle tout document de culture est en même temps un document de barbarie – preuve, par son existence comme par sa persistance d’autres irrémédiables pertes. Mais je n’avais encore jamais vu comment cette phrase signait nettement, aussi nettement que reluit un évier bien récuré, l’effacement des femmes, de leurs vies comme de leur résistance. Car si Beauvoir déjà voit dans le Sisyphe ménager la résistance féminine à l’immanence – quand la transcendance est, jusque dans l’accès à son sacerdoce, toute masculine – cette résistance même n’a pour seule trace que de ne pas en laisser – sa seule création est sa destruction. Il parait qu’il faudrait imaginer Sisyphe heureux, et c’est bien souriantes qu’apparaissent les ménagères sur les paquets de lessives. Si la création peut être une résistance, à la folie, au capitalisme, à la quotidienne usure comme à la déception des funérailles entrevues, il est longtemps à peine resté aux femmes un coin de table, une fugacité, l’air d’une chanson estompée de lèvres en lèvres. Et ces documents là ont bien disparu, comme les miettes des tartes effacées de la table du dîner, et les taches perdues dans des draps honteux.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s