On se lève.

La récente sortie d’Adèle Haenel a été considérée comme un choc, une image iconique, tour à tour célébrée et vilipendée, commentée comme critiquée, de tribune en commentaire. « On se lève et on se barre », a proclamé Virginie Despentes, et la discussion finit par porter sur la parité et l’occupation des espaces sexistes (c’est-à-dire: le monde), ou d’une non-mixité salvatrice rassurante (les safe spaces, l’entreprenariat au féminin, peut-être finalement la création de nouveaux marchés concurrentiels). Ce que je lis, pour ma part, dans la tribune de Despentes comme dans le départ d’Haenel de la cérémonie des César, ce n’est pas tellement une désertion ou une grève, en gros, pas un mouvement physique, une présence spatiale, mais plutôt un changement d’attitude – comme il y a eu changement de regard, acté par Laure Murat regardant à nouveau Blow up, comme je le constate depuis trente ans que je vois et revois des films. Le changement de regard n’est pas seulement esthétique: c’est aussi celui qui fait que les blagues sexistes ne font plus rire, ou que « Mademoiselle » comme « ma petite dame » me sont devenus insupportables.

Mais ce que me semble acter la tribune de Despentes (entre autres choses, dont plusieurs sont discutables), c’est que va arriver, suite à ce changement de regard, un changement d’attitude. Au-delà de la présence effective aux cérémonies ou de la participation, nécessairement quotidienne pour la plupart d’entre nous, à la non-mixité, c’est le refus de la soumission (Garcia), du sexage (Guillaumin) ou de la domestication (Solanas) que je vois: cesser d’être gentille, et plus largement d’entériner et de reproduire toute cette asymétrie sociale, qui colonise jusqu’aux conversations, aux circulations dans l’espace urbain, à la non-histoire générale des femmes. C’est, en définitive: cesser le jeu de cette communication asymétrique, les smileys modalisateurs des messages, les sourires gênés qui accompagnent toute esquisse de remise en cause, immédiatement perçue comme attaque ou violence, arrêter de s’écarter sur les trottoirs – affront suprême pour certains –, stopper toute empathie obligatoire, compréhension exigée requise (encore Juliette Binoche ce matin), crainte d’un orgueil blessé – comme le dit Margaret Atwood: « les hommes craignent que les femmes rient d’eux ; les femmes, elles, craignent que les hommes ne les tuent ». C’est déjà la technique adoptée par la plupart des femmes dans les grandes villes – pas de sourire dans le métro, la parisienne tire la gueule dès qu’elle met un pied dans la rue – pour éviter qu’on lui tienne la jambe. La chose se voit tout aussi rapidement sur les réseaux sociaux: la simple absence d’assentiment, d’approbation ou, a minima, de douceur dans la réponse suffit à attaquer – domination bien fragile qui se nourrit d’une soumission renouvelée.

Je n’ai pas tellement les moyens de quitter la salle, et pas plus de robe de soirée; tirer la gueule, ça, je sais faire. J’imaginais le début, il y a quelques temps, de ce que serait une telle cessation du jeu sexiste. Un genre de »grève de la gentillesse », d’arrêt de la subordination – pas grand-chose, mais peut-être le socle de l’argile des géants.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s