De la société du contrat

Il est courant d’entendre que les féministes, en conduisant à l’américanisation puritaine de la société et des ascenseurs, nous amèneraient toutes et tous à bientôt devoir signer des contrats avant d’avoir des relations – généralement avant de regretter une judiciarisation de la même société et des relations intersubjectives. Le reproche est, pour ce qui est des supposés contrats sexuels, parfaitement infondé: de tels documents auraient, au contraire, pour effet d’empêcher les femmes (et n’importe qui d’autre) de se rétracter en cas de changement d’envie, de scénarios ou d’attitude de l’un ou de l’autre – c’est d’ailleurs toujours une idée d’homme, ou de femme voulant protéger leurs fils.

La crainte d’une contractualisation du monde et des relations, notamment amoureuses, accompagne un nouvel âge du capitalisme, fondé sur une marchandisation de nouveaux pans du vivant – je pense, entre autres choses, à l’appropriation marchande des espèces et des génomes par le dépôt massif de brevets. Ce rapprochement est cependant rarement fait, et il est des plus illégitimes: votre petite amie n’a que peu de chances de bénéficier de la puissance économique ou de l’armée d’avocats de Monsanto. Cette crainte se retrouve en réalité plus anciennement à chaque avancée, voire à chaque revendication féministe, systématiquement perçue comme une mise en danger des hommes, de leur pouvoir et de leur impunité. Au XIXe siècle, c’était le vote, au XXe siècle c’était le compte en banque, quand le XVIIIe s’est lui inquiété de voir des femmes prendre la plume – tout risquait de souiller, contaminer ou dégrader la pureté féminine, renvoyée à la virginité mariale et à son impuissance institutionnalisée. Moins charmantes quand autonomes, trop ressemblantes – le désir naîtrait de la différence se retrouve dans le plaisir de la domination –, les femmes verraient leur séduction – seule arme considérée comme légitime dans sa faiblesse même par Rousseau comme par Schopenhauer – s’amoindrir à mesure que leur liberté symbolique et matérielle croît. La crainte d’une contractualisation du monde rejoint ces sempiternelles lamentations face à l’insoumission, même légère, même futile des femmes; ce serait alors l’accès au droit, forcément excessif, irrationnel – ne sont-elles pas hystériques ?– et dominateur – elles sont incapables de vouloir l’égalité et ne recherchent que la domination – qui leur permettrait ce que la plume, le bulletin de vote ou le compte bancaire n’ont pas encore permis.

À bien y regarder, il apparaît cependant que la contractualisation des relations de couple n’est jamais que l’extension du droit à la sphère domestique – qu’on appelle privée pour rappeler que le droit, injustement ne s’y applique pas. La chose est connue: la séparation du monde en sphères privée et publique garantit (officiellement) l’égalité des citoyens dans la cité, quand le modèle monarchique continue de prévaloir à la maison, placée d’abord sous le règne de la puissance paternelle, à peine rognée en devenant « autorité parentale ». L’expression même de « tribunal médiatique », si promptement dégainée quand on évoque Metoo, la censure évoquée dès que le sexisme d’une œuvre d’art est évoqué, montrent que c’est bien cette extension du droit, qui serait d’emblée abusif et illégitime quand manié en dehors des cours légales, quand bien même l’injustice des pratiques judiciaires, comme des lois constituant le droit, ne provoque pas de tels emportements.

Ce n’est pas une judiciarisation qui se produit ici, mais la mise en avant de l’absence de justice pratique dans la sphère domestique qui se révèle – comme le compte en banque n’a pas instauré les échanges économiques de l’exploitation domestique. Les contrats, non signés, sont déjà là, mais ils n’ont fait l’objet d’aucun consentement éclairé – consentement lui-même rendu problématique par l’asymétrie des parties en présence (un contrat de travail lie-t-il égalitairement le salarié et son employeur ?). Le refus de la contractualisation explicite des relations amoureuses, affectives, familières, signe d’abord la volonté de maintenir une sujétion symbolique et matérielle qui, en refusant la véritable financiarisation du care comme la mise à plat, éventuellement juridique, des rapports, se nourrit de son injustice structurelle. Nous n’assistons pas à une contractualisation nouvelle des relations, mais à la tentative de faire advenir le droit jusque dans les espaces et les relations encore soumises au droit coutumier et à la force du plus fort. Ce n’est pas un contrat qui apparaît aujourd’hui dans l’intime: c’est le contrat qui régit déjà l’intime que l’on renégocie.

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