D’une crise l’autre

Il paraît que nous sommes en guerre, non, en crise, et en crise sanitaire. Une fois que l’on a mis de côté l’imaginaire de la guerre, qui ne fonctionne pas, mais qui est bien pratique pour accentuer la répression, il est temps de se pencher sur ce qui fait, justement, une crise.

Alors c’est quoi, une crise ? Normalement, une crise, c’est justement quand les choses ne sont pas normales, et dans le cas d’une crise sanitaire, on retombe bien sur le premier sens du mot : une crise, c’est le moment du paroxysme d’une maladie, celui où le malade est dans l’état le plus grave, au point que son pronostic vital peut être engagé. Depuis l’Antiquité, le corps sert de métaphore pour parler de la cité, et du rôle de chacun dans son fonctionnement. Il est donc logique que le corps social récupère la crise du corps malade, et ça, depuis au moins Aristote et Platon.

Mais la notion même de crise pose problème : elle laisse en effet entendre qu’une crise, ce n’est pas un état normal du corps, mais un état extraordinaire – et qu’une crise politique signifie qu’on joue avec de nouvelles règles. Mais déjà quand on cause de maladie, les choses deviennent plus compliquées : que signifie être malade, et qui doit le décider ? C’est ce qu’explique Georges Canguilhem dans sa thèse Le Normal et le pathologique (1943) : si l’on décrète qu’il y a une crise, ou même une maladie, c’est en référence à une norme de santé qui n’existe pas, ou qui ne peut être évaluée que par les individus eux-mêmes.

En politique, c’est un peu la même chose : la crise ne signifie pas un changement des règles, mais un effet de loupe sur les structures qui définissent déjà la situation politique. C’est ce qu’explique Giorgio Agamben quand il parle d’état d’exception : nous vivons dans un monde dans lequel l’exception est la norme. Là, Agamben s’appuie beaucoup sur Benjamin et son article « Critique de la violence » (1921) : Benjamin explique dans cet article que la violence n’est pas un moment d’exception, mais le fondement même des états modernes – autrement dit, le moment de répression politique n’est pas un temps d’exception, situé en dehors des normes qui fondent l’État, mais l’explicitation de ses structures sous-jacentes.

Y a-t-il alors une crise ? Oui, du point de vue sanitaire ; mais cette crise ne fait que révéler ce que l’on savait déjà : nous avons besoin d’un hôpital public pérenne et ouvert à tous, qui ne soit pas géré selon une logique de flux tendus digne d’un supermarché ; nous avons besoin d’approvisionner les gens en nourriture. Surtout, la violence fondatrice des États modernes se révèle au grand jour : les restrictions de sortie qui affectent aujourd’hui l’ensemble de la population étaient déjà là, entravées parle harcèlement de rue et les tabassages ciblés dans les quartiers pauvres. La lutte des classes, qui a toujours affecté différemment les corps, se dévoile aujourd’hui entre les confiné·es, protégé·es, et ceux et celles qui continuent à faire tourner la machine, qu’il s’agisse de la reproduction sociale des travailleurs, dans le soin ou les supermarchés, ou du capitalisme lui-même, avec le maintien de l’activité de bon nombre d’entreprises, pourtant non essentielles à la vie et à la survie, mais dont le capitalisme a besoin pour maintenir son économie mortifère et sa croissance habituelle.

Ce que nous montre ce que nous appelons aujourd’hui « crise », ce n’est donc pas l’exception, mais la violence de la normalité de notre société et de notre système économique.

 

 

 

Une réflexion sur “D’une crise l’autre

  1. Ping : Au temps de la catastrophe. – ex cursus

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