Au temps de la catastrophe.

On parle de crise, et même de guerre, comme si la guerre n’était pas toujours là, dans un état pensé comme une armée, avec ses fonctionnaires gradés par concours et par avancement, et la mise au pas généralisée, bien plus visible en ce moment que d’ordinaire. On a pu, au début du confinement, parler même de début de fin du monde, et parler du genre apocalyptique, comme si on attendait le Jugement dernier, et qu’on s’infligeait déjà le châtiment qui va avec – et à nos voisins, s’ils ont le malheur de s’aérer trop gaiement, comme s’il fallait punir toute sortie de contrition – on l’a bien cherché, n’est-ce pas ?

Et jamais, pourtant, je ne vois parler de catastrophe, catastrophe pourtant prédite par les films comme par les alertes, toujours plus pressantes, toujours plus imminentes, sur le dérèglement climatique, déjà en cours et toujours oublié – refoulé. N’y serions nous pas ?

Il faut ici rappeler que la catastrophe a sa temporalité et son moment et ce, depuis ses origines: elle est, littéralement, un « coup de théâtre » – et même, un coup tragique. La catastrophe dans la théâtre classique désigne à la fois la fin et le dénouement, tragique dans les tragédies; elle est encadrée d’une double catastase – le calme avant la tempête, le silence des dégâts. Et c’est bien la théâtralité de la catastrophe qui fait que nous ne la disons pas: elle est d’abord un retournement et une fin – or, de fin ou de bascule, nous n’en voyons pas.

Le confinement en France a commencé dans la panique des annonces contradictoires, et il est globalement présenté comme une parenthèse – des corps mis de côté pour leur propre préservation, une assignation de beaucoup à domicile dans l’attente de la sortie. La pandémie attend sa fin: elle ne saurait en être une. C’est déjà oublier que les crises sanitaires sont des bascules, mais non des parenthèses, comme le montre Foucault dans Surveiller et punir: la crise, et notamment la crise épidémiologique, mène à un nouveau régime de surveillance – non provisoire, mais qui se pérennise.

C’est peut-être pour cela qu’on ne parle pas aujourd’hui de catastrophe, qui semble disparaître derrière la crise, toujours réduite à sa dimension sanitaire: on sent la bascule, mais ni la fin ni le dénouement. Nous venons pourtant en France de dépasser les 20 000 décès (officiels, comptabilisés…); c’est la fin du confinement qui est attendue, quand le confinement lui-même n’est vu que comme une parenthèse, et non comme une fin. Nous ne retrouvons pas la catastrophe dans le pain fait maison, comme dans la langueur des jours qui commencent à s’étirer – la fin du monde s’accorde mal avec les polémiques sur les horaires de jogging ou la réouverture des classes. Et c’est ce qui fait que nous ne voyons pas de signe de la fin de notre système: la dilatation temporelle que nous vivons nous place dans une attente proche de la catastase, et nous fait attendre un dénouement dans le déconfinement, qui ne s’annonce plus depuis longtemps comme une libération subite, retrouvailles de tous et de toutes.

Les dernières annonces d’un déconfinement en stop and go, en alternances de confinement et de déconfinement, préparent plutôt un temps long, duquel nous avons déjà pris le pli: le rythme nouveau des corps cloisonnés, à l’espace restreint, et coupables des quelques échappées vivrières, laisse penser que le confinement deviendra notre nouvel état – un nouvel état de contrôle et de surveillance, entre Foucault et Deleuze, et probablement au-delà.

La catastrophe, à ce titre, est déjà là, mais elle ne peut se dire, car elle ne se montre pas selon le régime de spectacularité auquel les récits et le cinéma nous ont habitués. Elle se révèle par cette mise en dehors du récit, qui laisse attendre une fin, elle aussi déjà là – et comme la crise qu’elle accompagne et qui en constitue la phase dicible, comptable, elle révèle comment nous vivions dans un régime d’état d’exception permanent, comme le voulait Mussolini, et qui nous exténue dans un discours de crise et d’alarme qui n’est que le fonctionnement normal du capitalisme.

Il ne s’agit pas là d’un régime de temporalité et de surveillance qui s’invente pour tous; cette attente sans dénouement, jointe à une vie au jour le jour, était déjà celle des catégories les plus précaires – c’est à une extension de ce modèle que nous assistons sans le comprendre, car nous continuons d’attendre le schéma classique d’un récit – autrement dit, une fin de l’histoire.

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