Realia, effet de réel et trivialia

Quel fruit espères-tu de tant de violence ?
Tu frémiras d’horreur si je romps le silence.

“Arrête de balancer des histoires sordides”, me dit-on souvent – et ce rappel (à l’ordre et à la bonne mesure) entre pour moi en écho avec cet ancien ami qui me confiait son “inconfort” face aux témoignages de violences sexuelles, et son refus d’en entendre davantage, allant même jusqu’à demander le silence des féministes, et surtout des victimes.

Le confort de la bonne ambiance de soirée rejoint un vieux constat: nous, hommes et femmes, ne vivons pas dans le même monde – non par biologie ou par essentialisme, mais résultat de la violente domestication que subissent les femmes: quand ce n’est pas le viol, c’est la peur de celui-ci, et on sait qu’il y a peu d’inconnus et peu de parkings, mais beaucoup de visages familiers dans le supposé confort (pour qui ?) des maisons familiales. Le confort familial, comme la bonne ambiance des soirées amicales, se maintient par le silence de l’horreur confortable – et c’est pour cela que je pense que le film d’horreur est un des meilleurs médias pour parler de la réalité féminine.

Balancer un témoignage ou un de ces détails sordides (c’est-à-dire “bas”, “ignobles”), c’est rompre avec cette illusion (bien confortable) de réalité, pour entrer dans la brèche d’une autre réalité – celle du viol, de sa peur et du goût de l’humiliation subie. Le reproche de violence des propos (qu’on peut rapprocher du tone policing) masque mal une terreur: celle de devoir voir de face la violence subie – comme si raconter une violence subie, le plus souvent corporelle, était comparable à la violence elle-même.

Pourtant, la violence (et le sordide) de ces témoignages, longs ou par éclats, appartient de fait à une stratégie rhétorique, tout en participant d’une épistémologie féministe. À ce titre, le détail sordide qu’on me reproche comme à d’autres se place quelque part entre l’effet de réel et les realia. Les realia ne sont pas les simples détails que je croyais: ils sont plus précisément les mots non traduits (et régulièrement passés en langue par emprunt) qui permettent, par exemple chez les romantiques, de donner la fameuse couleur locale. Les realia permettent de donner une impression de réel, d’y être; le recours au vocabulaire technique (depuis la Pléiade jusqu’à au moins le naturalisme) entre dans ces procédés, pas uniquement réalistes, qui favorisent une immersion – exotique, souvent, de connivence, et alors par toujours perçus comme tels. L’effet de réel, lui, consiste pour Barthes en un détail inutile à la narration: le détail est alors une « notation insignifiante », toute esthétique, et assez réaliste, voire mimétique. Ce que j’appelle trivialia appartient à la même esthétique, avec ceci de particulier que ces trivialia, sordides donc, violents, sont justement ces détails et ces récits qui brisent l’illusion de réalité – et le confort qui va avec. La réalité, c’est quand on se cogne, disait l’autre; c’est surtout quand on se fait cogner – et en conversation comme en littérature, c’est quand on le raconte. L’écriture des flux et des fluides d’une Cixous, les rappels du corps et de ses réalités (car tout n’est pas violence, mais cette corporalité dans son ensemble est niée) rappelle ce qui est réalité – comme inscription dans le monde, phénoménologie d’expériences tues, savoirs silenciés.

Est ce qui est trivial ce qui se trouve partout (le mot vient du latin triple): et pourtant, c’est ce qui ne peut être dit, ou pas maintenant, ou pas à telle personne (souvent masculine, même proche). Est trivialia ce qui se vit sans pouvoir se raconter ou se représenter sans susciter mépris, violences, malaises; est trivialia ce qui va aussi témoigner que la réalité qu’on nous vend et nous représente est partielle et partiale, dominée, tue: parce que dans les procédures juridiques, toujours à l’esprit d’une réception douteuse, ce sont ces infimes détails qui vont attester (ou non) de la véracité des faits; parce que la mémoire se rappelle (parfois en boucle) de ces détails, jusqu’à les échapper dans le ronron des soirées chaleureuses. Et ce sont aussi ces détails, concrets, sales souvent, infimes, ceux qui rappellent les corporéités blessées et le goût qu’a l’humiliation de ne pas pouvoir exister.

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