Les gentilles filles.

Je me rappelle de ce jour quand, dans la cuisine de ses parents, ma correspondante allemande, qui avait ramené une bonne note du lycée, a pu dire à son père, grande gigue moustachue, que oui, elle était bien première de sa classe – et lui de tapoter le haut de sa tête en la félicitant, et elle de me regarder, gênée.

Gentille fille qu’elle était, et sa gêne, je ne l’ai comprise que bien plus tard, quand viennent les grandes colères et les espoirs déçus. Moi aussi, j’étais une gentille fille à son papa, terrorisée par la désobéissance – ou par le châtiment – et si bonne fille que la semaine d’après, ce serait un de ces mardis qu’on n’oublie pas, parce qu’il faut dix ans pour le crier.

Les gentilles filles sont les fifiles-à-papa décrites par Solanas: les incestées/infestées du patriarcat, pour les plus malchanceuses – qui sont les plus connaisseuses. L’impératif de gentillesse, celui des bonnes élèves qui répondent gentiment aux gentilles questions du système scolaire et qui serviront gentiment de marchepied aux branleurs du fond, et qui vont ensuite gentiment aller racler leurs chiottes et torcher leurs chiards. L’impératif de gentillesse, autrement dit, la peur (légitime) de déplaire,  n’est jamais que le résultat de la domestication millénaire des femmes, de l’apprentissage des corvées et de leur assignation à quelques-unes, ne réveille pas papa-dans-le-canapé-il-pourrait-s’énerver-et-te-frapper. Peu de femmes échappent à l’impératif de gentillesse, et seule la beauté justifie les quelques garces sublimes – imagine-t-on Carmen gentille ? Mais l’imagine-t-on vivante ?

Sois polie si t’es pas jolie, qu’on m’a dit, et crie-pas-comme-ça-on-dirait-une-sorcière, y a que le féminisme qui permet d’en rire – parfois. Si la beauté reste un impératif bien catégorique, ce n’est pas en tant qu’agrément, mais en tant que temps et souffrance offerts, et gracieusement: un temps qui, comme celui des femmes, doit rester invisible (ah, le maquillage trop voyant ou les bigoudis qu’il faut éviter jusque dans le salon). Mais à la beauté qui part d’un matériau par trop inégal répond l’impératif universel de la gentillesse, oh, non pas la noblesse de l’ère féodale, ni l’amabilité bien urbaine, mais la docilité et la servitude souriante, cette souplesse qui évite la fatigue des coups à donner, la domestication très ancrée qui devance les petits caprices et amortit les colères. Si la beauté est le résultat d’un temps passé, et perdu et gâché, la gentillesse, c’est la domestication réactualisée en permanence, la confirmation d’une subordination lourde comme un joug, amenante face aux grimaces et à l’indifférence du patriarcat, les dents grinçantes devant les coups du sort – qui donc, sinon, frapperait les gentilles filles ?

L’impératif de gentillesse justifie les coups donnés aux sorcières et aux méchantes, comme il garde dans le silence ceux mangés par les bonnes bêtes du patriarcat, trop aimables pour se plaindre, il faut le comprendre, il a eu une journée difficile. Ce que dicte l’impératif de gentillesse, c’est de comprendre l’autre avant soi, et de subordonner sa vie à cet autre – elles le savent amèrement, celles qui restent seules (c’est-à-dire: sans homme), et celles qui partent, les coups au portefeuille et dans les dents. Et de vivre pour d’autres, pour la bonne ambiance de la maisonnée et les rires des soirées amicales, on en oublie de vivre pour soi, pour le confort des autres.

Car la gentillesse imposée à coups de trique rappelle aux gentilles filles et aux autres quelle est leur place, confirmée à chaque sourire extorqué jusqu’aux smileys des commentaires en ligne, renforcée à chaque parole laissée interrompue, aux épaules heurtées sur les trottoirs, aux jambes poussées quand il est enfin possible de s’asseoir, aux compliments que l’on n’oserait faire à une bête de foire, aux silences qui suivent les tripotages du métro et les coïts exigés. Sois-gentille-avec-lui-sinon-il-va-te-quitter, me répète ma grand-mère, sans demander à ses fils et à ses petits-fils le minimum de décence à table. Ne sois pas en colère, il faut être gentille, qu’on me répète, et je vois comme on blâme les filles-pas-gentilles – mais je sais ce qu’il en coûte, de cette gentillesse au goût de sang et de servitude.

Je ne veux plus être gentille.

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