Contre-révolution du canapé.

« Les canapés, ces foutus canapés ! »

Il était rare de voir Laure s’énerver avec autant d’éclat; sa sortie tourna vers elle tous les regards. Les amies, réunies dans la cuisine d’Emma, échangeaient maintenant des coups d’œil perplexes, avec une petite inquiétude, quand Marion éclata, mais de rire, cette fois:

« Mais que t’ont-ils fait, les canapés ? »

« Le problème n’est pas tellement ce qu’ils font, mais qu’ils font qu’ils ne font pas. »

La sérénité de cette contradiction fit retentir la cuisine de rires bruyants, et toutes de surenchérir sur les nuisances de ces instruments du diable, escamoteurs de pièces, dégorgeurs de miettes, éternels tachés sous l’œil inquisiteur des voisines.

Les rires repartirent de plus belle, tintant comme les assiettes de la cuisine. L’une s’esclaffait en imaginant un vieux film de série Z, sur ces canapés mutants livrés par une puissance inconnue, les autres surenchérissant sur le danger – des enfants n’en sortaient pas vivants, mangés par les plis ! Et la caméra de faire un zoom tragique sur la petite voiture laissée sur le tapis, seule rescapée de cette boucherie domestique.

« Oh, mais il est étonnant, ce virus: moi, le canapé, j’y passe jamais plus de dix minutes. Il manque une bière, la porte est mal fermée, le four sonne: à croire que c’est lui qui me chasse ».

« Le canapé est un photocopieur d’inertie masculine, énonça doctement Laure: les femmes en sont prémunies, par les multiples anticorps que sont toutes les sonnettes de la cuisine – d’ailleurs, personne ne met de canapé dans la cuisine. Elles ne peuvent pas attraper l’inertie, sinon le four brûle, personne ne mange, et la bière reste dans le frigo ». « Ou au supermarché ! », lâcha Marion.

« Pas de canapé non plus dans les supermarchés, d’ailleurs », reprit Emma.

« Et c’est encore depuis le canapé qu’ils vont nous dire comment faire la révolution ».

« T’as remarqué ? Y a jamais de canapés pour faire des barricades… »

« Mais ce n’est pas le problème, ça », s’agaça Laure. « Les canapés sont des absorbeurs d’énergie, des vampires de tout principe de vie: tu t’y assois, et pouf! plus rien à faire, l’inertie s’empare de toi, impossible de t’en défaire, et toi de te défaire du canapé.

« Ils nous demanderaient encore de leur apporter des bières ! »

Ils nous disent qu’on nous acceptons d’être à genoux quand nous sommes debout, et ils ne sont même pas les assis de Rimbaud: ce sont les affalés de la Révolution, me disais-je.

Et l’une passait les plats à l’autre, pendant que le salon se gargarisait des projets de demain, ce grand soir qu’ils passaient dans l’inertie des coussins.

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