Et quand il ne se passe rien.

Et il ne se passe quoi, quand il ne se passe rien ? que je me demandais en tournant la voiture sur le parking. Ils sont difficiles à attraper, ces moments de rien, de vide absolu, parfois de bonheur, ou seulement ces moments où l’on voit la poussière tomber dans la lumière. Quelque chose passait encore: les grains, presque invisibles et pourtant, ils étaient vus, et ils tombaient, ou ils tournoyaient.

Bref, quelque chose se passait, et quelque chose passait. Je restais peut-être bêtement à regarder la poussière se déposer, y aurait pas moyen de voir ce qui se passerait quand je n’y passerais plus – pas plus que je n’avais réussi à voir ce que cela faisait de m’endormir sans me réveiller. Je pouvais me dire « Je m’endors »; mais m’endormir, je ne le pouvais plus.

Pas plus que je ne savais le bruit que fait le bois en tombant en lui-même, je n’arrivais à retrouver le son du silence, ou la plénitude du vide. La maladresse de mon créneau me rappela que, oui, ça passait.

Fille de trottoir, encore.

– Eh, je t’ai raconté cette fois où je suis allée chercher à bouffer ? Je sors, la nuit glaciale, mon cuir jusqu’aux chevilles, la clope au bec, je me retrouve à longer la cité avec la nuit qui tombe. En marchant j’entends mes pas, j’ai la dalle, je réfléchis à ce que je vais commander, et je tire sur ma clope.

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La camarde.

– Mais c’est pour ça que le film d’horreur est aussi important pour le féminisme.

– Tu veux dire, parce qu’il nous permet d’oublier un peu le patriarcat ! Avec un ennemi bien identifié, un Michael Myers tordu, qu’on ne tue pas et qui fait du dégât, qui s’échappe et tout va mieux.

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Ses livres.

M. regardait, sans trop rien se dire, la bibliothèque devant lui. Les livres qui s’alignaient, il en connaissait déjà les tranches et le rythme des couleurs; il les regardait maintenant avec de nouveaux yeux, cherchant à trouver un titre qui accrocherait son regard et, peut-être, répondrait aux questions qu’il n’osait pas formuler. Il voyait entre les manuels des feuillets pliés – listes d’émargement, notes de cours ou de service, ce que produisait de paperasse une vie comme celle de L. – et, dans la littérature des rayonnages supérieurs, quelques romans de gare qu’il l’avait vue lire, des essais qu’elle ne finissait pas toujours, les carnets d’écrivains qu’elle aimait annoter. Son doigt courut en suivant les sommets irréguliers des tranches, en trouvant comme une musique dans l’irrégularité des formats.

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Un autre rêve.

C’était d’un drôle de rêve qu’elle se réveillait, sans plus, comme souvent, savoir qui elle était. Elle avait pu se voir, dans le labyrinthe de la nuit, déployée en de multiples personnages – tous elle-même, mais à différentes époques de sa vie, parfois encore non vécue, et d’autres qu’elle aurait pu vivre. La sensation d’être devant et dans la vitrine d’un magasin de jouets s’était transformée, progressivement, en la certitude de faire partie de l’exposition d’un magasin de jouets funèbres – toutes poupées étalées dans leurs boîtes, attendant que le ridicule petit prince, qu’elle voyait d’un œil vitreux, se décide à enclencher la salve de courant qui, dans le fracas du réveil, la ramènerait à la vie.

Et là, dans l’étrangeté familière de son costume de nuit, elle ne savait en laquelle elle devait commencer sa journée.