Le pain et le néon.

Debout devant la table, la table sous le pain et le pain tordu – une tourte pas séparée en quarts, c’est le début des ennuis. La main sur le pain, le couteau dans l’autre, toute la table me regarde – et je sais que je vais faire une connerie.

Une pensée – il faudrait un couteau à pain pour le pain – me traverse, quand (on l’a su après) ma mère se dit qu’elle aurait quand même pu me couper mon pain – à trente-trois ans passés – que mon père n’ose me dire de contourner le problème et de réorienter le pain pour limiter la précarité de son équilibre, et alors que personne ne dit rien, c’est mon doigt qui se trouve traversé, lame de fond dans la phalange, sauts de cabri dans la cuisine – avec l’étrange et salutaire réflexe de me mettre des grandes claques sur les cuisses en sautant, qui, en ajoutant de la douleur à la douleur et à la surprise, ont au moins l’avantage de les disperser tout en donnant un semblant de rythme à mes pérégrinations.

« Tu t’es coupé ? », qu’on me demande, comme si j’avais l’habitude des dépenses énergétiques subites. Branle-bas de combat autour de l’évier, délibérations et redéfinitions de l’épisode: « j’aurais dû te le dire ! prendre un autre couteau, éviter les tartines, manger autre chose, être gauchère » – et de nous retrouver, après l’eau froide et la flemme des urgences, ma mère à poser des points, mon père à tenir, à haut de bras et la tête tournée pour ne pas voir, un néon au-dessus de l’évier.

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