Sa colère.

L. continuait à écouter ces femmes qu’elle connaissait, et sans entendre exactement leurs mots, L. sentait qu’elle retrouvait les siens, dans le murmure de leurs paroles mêlées. Elle se souvenait maintenant de ce jour où L. n’avait plus su se mettre en colère, et où elle avait senti comment, maintenant, elle n’attendait plus rien de précis, mais elle attendait ce qui allait se passer, pensant parfois à la Vierge, ses bras souvent ouverts pour accueillir, comme les siens qui tenaient les assiettes à glisser au salon. Elle prit le goût des longues robes, douces sur son corps, à peine remuées par ses pas ou un souffle venu par la fenêtre; elle se voyait elle-même comme une silhouette diaphane, errant sans bruit d’une pièce à l’autre. Maintenant qu’L. était au milieu de ces femmes, l’une parmi elles, L. sentait combien, à ce moment-là de sa vie avec M., elle avait été privée de sa colère – et désarmée.

L. ne parvenait plus tellement à se souvenir d’étapes, de jours ou de paroles; elle revoyait ce qu’elle avait été, toujours dans cette cuisine lui dans son canapé, les mains dans la farine à attendre quelque chose qui ne venait pas – et à organiser ce qui lui restait de vie en fonction de lui. L. se rappelait de ses colères à lui, et des menaces devinées dans son ton, quand il lui expliquait quelles étaient ses limites – et qu’il ne supportait pas de la voir, et qu’il aurait voulu s’isoler, ne pas lui parler, ne pas la savoir là, maintenant qu’elle ne pouvait plus partir. L. se souvenait du frisson dans son dos, de la peur qui avait noué ses hanches, de l’injustice qu’elle avait ressentie et qu’elle avait essayé de lui montrer: « je suis là, je ne peux pas disparaître ».

C’est pourtant ce qu’elle avait essayé de faire, en devenant une autre qu’elle-même, les mains toujours blanchies toujours rougies par les travaux, se retirant silencieusement dans la chambre, pour essayer de faire oublier qu’elle existait – et même en s’isolant, dans l’espoir que sa disparition serait remarquée, qu’il s’inquièterait et viendrait la chercher. Elle restait parfois recroquevillée dans son lit, en attendant le signe d’une venue qui ne venait pas, et qui s’échappait d’un souffle quand le matin elle ouvrait les yeux. Elle ne se disait pas malheureuse, quand on l’appelait; elle expliquait parfois que c’était difficile, comme période, et qu’il fallait comprendre, et parfois elle riait des travers des hommes avec ses copines, quand il ne pouvait pas l’entendre, comme on dérobe une sucrerie dans le placard, en se disant qu’ils étaient tous pareils – et qu’il y a pire que de ne plus exister.

En repensant à la vie qu’elle avait passée auprès de M., L. sentit en L. monter une colère qu’elle avait oubliée, celle qui lui avait été volée; L. aurait voulu pouvoir convaincre M. de sa cruauté et de l’injustice qu’il lui infligeait, et L. sentait dans le même temps naître en L. le mépris qu’elle vouait à M. d’avoir refusé de voir en L. une simple représentante de l’humanité – elle avait été trop bonne, se disait-L.

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