Comme le soleil.

– Mais c’est là où je crois que ce truc, qu’on appelle le polyamour, c’est une nouvelle arnaque. T’as des nanas qui disent et qui écrivent que ça leur permet de sortir de cette vieille impasse qu’est le couple monogame, et des arnaques de l’amour absolu – celui qui t’amène à aimer jusqu’à leurs défauts, et à accepter ta sujétion.

– Quand tu dis ça, je vois les impasses, mais pas la voie de sortie: ce que je lis, c’est qu’on peut vivre nos amours comme on vit nos amitiés – et on ne parle jamais de la douleur des amitiés interrompues, des engueulades avec les copines qui te retournent plus le bide qu’un mec qui ne sait pas faire son lit – mais ça ne dit pas non plus ce que ça nous laisse comme goût sur la langue, l’attente d’un message ou la vue des draps fripés, quand on est exténuées de la nuit passée, et de la journée d’avant et de la nuit encore avant… ce n’est pas que j’ai envie de coller de ces petites cases, ici les potos ici les pilonneurs, mais peut-être aussi que, quand tu sépares si distinctement la sexualité des sentiments qui l’accompagnent, c’est encore une nouvelle phase du néolibéralisme qu’on voit en cours. Tu le crois, toi, qu’il n’y a pas de relation dans le rapport ? De sentiments dans ce qui te fait jouir ?

– Et là, ils te racontent que tu les aimes et imaginent que tu vas te mettre à courir sous la pluie en demandant où est la Seine…

– Comme si les nuances nous étaient interdites: aimer sans le drame, et en gardant la dignité sans la tristesse de la tragédie. Comme si dès qu’on sortait du script pour regarder et dire de face la tendresse qui t’envahit, quand t’as deux bières derrière le collet, c’était pour sortir la bague, le boulet et le marmot – pas de tragédie, je voudrais juste des histoires, et douces et tristes, et les virevoltes et des habitudes qui s’installent, sans l’amertume de l’humiliation. Non pas de cet amour possible malgré tout, cette tirade que Musset a piquée à Sand, parce qu’il n’y a pas de profits, et c’est sur notre dos que s’écrivent les grandes histoires dont on berce la présidente de Tourvel, pour mieux la baiser – et tant pis si dans le fond on l’aimait bien.

– L’amour pensé comme une défaite ou une abdication, qu’est-ce que ça me lasse. Comme si tu ne pouvais pas imaginer t’aimer toi et les autres – comme si pour aimer, fallait t’abolir en inanité sonore, toute en esthétique bien mignonne et bien apprêtée, à donner les gages du temps passé et de l’exploitation, de ton désir bien domestiqué bien épilé, rangé et plié au placard avec les draps et les torchons. Je ne dis pas que je cherche les tempêtes et les orages désirés d’un René – qui a le temps de ça, comme de multiplier les emmerdes avec autant d’amants ? Mais si ça pouvait avoir l’honnêteté de la bouscule, l’entrain des débuts, l’effroi de quelques gouffres, quelque chose comme la vue depuis un septième qui te fait y croire sans te dédire, qui te file la confiance et la trahison…

– Et si on ne s’aime plus ?

– C’est comme si on danse: de la valse au quadrille, et soyons bons amis, il en restera toujours la tendresse – comme le soleil, à voir bien de face.

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