Silence dans la cuisine.

La voix de Madame D. s’était tue, et elle continuait à écouter quelque chose qui ne parlait plus, comme une voix qui restait de l’ordre d’un souffle. Les mots continuaient à résonner, pendant qu’elle sentait qu’en L. la colère avait monté, à ses poings crispés, à l’envie qu’elle avait de mordre, à la vaisselle qu’elle aurait voulu briser. Elle pensait à l’eau savonneuse qui refroidissait dans le bac de l’évier, et au lit qui grincerait quand M. viendrait la réveiller, parce qu’il voudrait ou ne voudrait pas, et L. pensait au travail qui l’attendait, en plus de celui-là qui ne comptait pas. Elle repensait aux premières fois où elle avait vu M., ne le remarquant pas avant de s’y intéresser, et de porter le crachoir comme d’autres tiennent la chandelle. L. sentait ce que lui avaient coûté les efforts fournis pour son confort et pour son plaisir, les lourdeurs des attentes, et le rapide effacement du plaisir que lui procurait son regard.

Les antennes du toit d’en face se détachaient dans le contre-jour, et leurs ombres laissaient, sur son lino, de grands barreaux.

Une pièce.

Les chouettes s’étaient couchées, et L. restait encore, seule, dans la pièce à peu près vide, un matelas l’attendait dans un coin. D’autres sœurs les rejoindraient, dans les nuits suivantes, d’autres couchages attendaient ces égréneuses des nuits. L. repensait aux mots qu’elle avait entendus, aux éclats et aux rages longtemps tues, et qui ne parvenaient pas encore à se dire autrement que dans l’atténuation des rires – alors que ces femmes avaient déjà pu fuir. L. n’avait pas de plan jusqu’à ce que la voix de Madame D. lui parvienne, quelque part assez loin, dans une cuisine qu’elle n’avait quitté que quelques jours auparavant, et qu’elle revoyait maintenant comme empoussiérée, passée au filtre noir et sépia des souvenirs lointains. L. repensait à M., à son absence dans la cuisine, à son avachissement dans le canapé, à son silence quand il la rejoignait, le soir, au lit, alors qu’elle faisait semblant de dormir. L. essaya, par exercice, de rappeler à son souvenir quelques moments où elle avait pu croire être heureuse, entre les bras de M. – et elle se souvint alors de son haleine, de ses bras qui la serraient fort, ou en l’oubliant, une main distraite dans ses cheveux comme on le fait d’un animal que l’on considère comme vous appartenant, l’angle étrange que ses enlacements faisaient faire à son cou, la douleur de sa nuque quand elle se tendait pour qu’il l’embrasse en grand confort. L. regarda la pièce autour d’elle, en devinant les contours des choses qu’elle avait vues, et qu’elle avait oubliées, grandes, surtout mystérieuses, et acérées. L. repassa à ces silences et à ces rires, et à la rage qu’avaient les vieilles chouettes, et dont L. voulait maintenant se repaître.

Le polisson de Papa.

C’est à la fin de l’été qu’on a appris que Papa couvait un polisson. Il grandissait en lui, avec plein de symptômes étranges, qui rappelaient de temps en temps qu’il était dans Papa. On ne le voyait pas bien, même quand on prenait des photos – et nos souvenirs, on a commencé à les trier, petit à petit, et à s’en créer d’autres.

Y avait pas grand-chose à en dire, alors on en a beaucoup parlé, pour le comprendre et l’apprivoiser – et savoir comment le garder au chaud, quand on a su qu’il n’éclorait que, comme le nénuphar de Chloé, dans l’écume de nos nuits. On ne lui a pas donné de nom, on en parlait parfois en couvrant nos mots, comme on couvre les cendres auxquelles on revient, et on en blaguait — une fois, je l’ai même engueulé, le petit polisson, pour lui faire peur, et qu’il vienne pas à prendre la confiance.

Le matin, je demande à Papa comment ça va, et dans ma question, y a celle qui veut savoir comment se porte notre farceur, avec cette idée compliquée que lui va moins bien quand mon père mieux, mais que ce n’est pas bien précis non plus, juste qu’on ne peut pas savoir tous les matins, quand Papa se lève, ce qui se lève avec lui.

Tu parles d’une couvade, le polisson de Papa, et que je regarde ses yeux pour voir son âme et si le polisson a fait des polissonneries, mais qu’on se force à l’oublier, le reste du temps, sinon pour faire des blagues – c’est pas le seul farceur de la maison, et y en a un qui me doit dix ans de vaisselle, maintenant !

Il paraît que ce sont les blagues les plus courtes les meilleures – je n’en suis pas si sûre.

[écrit le 05/03/21]

Les histoires d’A.

Il paraît qu’elles finissent mal, les histoires d’A., mais faut dire qu’elles ne commencent généralement pas très bien, dans la détresse de la séduction servile, du « on verra plus tard » et du bénéfice du doute que l’on laisse, parce que l’on veut croire et que l’on sait bien, mais que quand même peut-être. On dirait bien qu’il n’y a pas d’aveuglement véritable, mais que l’on cherche ce dernier, comme on voudrait ne pas se noyer. C’est dans une véritable domestication à l’amour que l’on s’aveugle – à l’être que l’on croit aimer.

C’est un long et douloureux asservissement de tous les sens, qui fait remarquer dans cet orteil tordu une particularité superbe et ignorée, et dans ces fanfaronnades pénibles le signe d’une véritable personnalité, que l’on s’imagine, en consciente ignorance, à supposer cachée, comme ce petit cœur tendre que l’on prête toujours aux voyous. Dans les éloignements se rouvrent les paupières, comme d’un rêve, dont on se rend compte qu’il était mal rêvé.

Ce n’est pas que je tourne une page, mais que je l’arrache, avec le risque de glisser dans le même panier tous ces eux.

La voisine.

Y avait longtemps que je n’avais pas été la voir, quand elle m’avait tendu son cactus par dessus la rambarde, pour que je voie les fleurs – si rares sur les cactus. La voisine, je l’ai toujours vue vieillir pendant qu’elle me voyait grandir, de l’autre côté avec la chienne qui me faisait peur, son mari et leur fils, petit comme moi, grand comme mes parents, c’était mon copain, pis j’ai grandi, la chienne est morte, comme son mari et son fils a vieilli aussi, comme le font les innocents – et pourtant, il en a fait, des blagues, à ses parents, et même à moi parfois.

J’y suis allée le lendemain, voir la voisine, ah ma petite Azélie, ça me fait plaisir de te voir, et nous à nous lancer des bisous, en faisant des gestes de noyées, dans les allées fleuries. Vous me payez un petit cassis ? Et on sort le sirop, dans le salon, elle s’installe dans le fauteuil du salon maintenant que son mari est mort, et elle reste assise depuis que son fils aussi – on attendait, et on avait vu la lumière qui ne s’éteignait plus. Cette fois, elle n’a plus pleuré son fils dans mes bras – bientôt quatre ans qu’elle ne fait plus son lit – et on a parlé des hommes et de la place qu’ils prennent, plus que du vide qu’ils laissent, et de ce que c’était, être une jeune fille dans les années 40, et des autres voisines, des travaux de la rue, des enfants qu’elle voudrait que j’ai, puisqu’elle m’a vue enfante me voir enfanter, et les petits gâteaux par kilos, glissés dans mes poches quand je n’en puis plus mais. Elle m’a montré toutes les photos des bébés dont on lui parlait, tiré les faire-part d’enveloppes jaunies depuis soixante ans, son fils enfant, je le connaissais bien un peu, mais pas si petit, ni elle en pantalon, une fois, pour le carnaval.

Les fleurs du cactus étaient déjà toutes flétries, et la voisine toujours guillerette et un peu triste quand il faut bien y aller, en promettant de revenir bientôt – et la voisine, je l’ai vue remonter l’allée fleurie sous la pluie qui commençait à tomber.