Amour, privilège et beauté

Il est assez habituel de parler de beauty privilege, ou de privilège de la beauté: les gens considérés comme beaux (c’est-à-dire: correspondant aux standards de beauté du moment, et même du groupe), ont globalement de meilleurs boulots (peut-être aussi pour cela qu’ils sont beaux, vu le prix des soins, par exemple, dentaires), plus de relations sociales et correspondent ainsi aux standards de la réussite actuelle. C’est donc tout à fait logiquement que l’on peut considérer que la beauté, toute relative et aléatoire qu’elle soit, occasionne une forme de privilège, notion d’ailleurs elle-même largement discutée pour son petit travers à individualiser les oppressions.

La beauté serait donc ce privilège qui, particulièrement pour les femmes, aurait l’avantage d’atténuer, voire de supprimer quelques oppressions – il faut alors supposer un privilège inversé, ce qu’au jeu on appelle un handicap, dans la laideur. Les contes de fées (de princesses) le montrent bien, comme le font aujourd’hui, avec cette étrangeté de se situer après et pendant dans le happy end, les émissions consacrées aux épouses de footballeur. Et le bât blesse, durement comme le backlash s’annonce: c’est en tant qu’elles sont femmes choisies par des hommes que les princesses et les épouses de footballeur connaissent un glorieux destin, d’amour, de chaussure(s) et de paillettes, et une chose l’explique: leur beauté. Il serait indélicat de nier que de nombreux métiers (très féminins…) consistent en premier lieu à sélectionner selon des critères de beauté: le mannequinat, mais aussi, plus indirectement et hypocritement, la comédie (de la scène à l’écran) ou très hypocritement, des métiers considérés comme peu difficiles (secrétaires, hôtesses de l’air) et au contact d’hommes (ce qui éloigne, un peu, les bonnes d’enfant, mais on n’échappe jamais vraiment ni aux misères du patriarcat ni à la pesanteur du male gaze). Alors, la beauté permettrait d’échapper un peu à quelques autres peines de cette vallée de larmes, et surtout à la pauvreté, voire carrément d’accéder au confort – la beauté contre la classe, en somme, et tant qu’elle continue à valoriser l’impuissance féminine.

Le fameux joker permettrait de faire tourner la tête de certains et donc le monde, d’avaler des fortunes et de faire la sienne; d’obtenir, plus modestement, une écoute plus attentive de ceux qui suivent des yeux, et donc une place relativement moins marginalité – un peu moins d’oppression. Cela revient à des choses assez classiques: les laides seraient jalouses des jolies qui les méprisent en retour, et le chasseur cueilleur de récupérer les fruits et l’attention de tout ce beau monde. Renan, comme d’autres, relient beauté physique et morale, physiognomonie à la petite semaine qui reste toujours d’actualité (et très souvent raciste); c’est toujours pouvoir prendre une petite revanche pour services rendus, attentions et soins pour la fameuse validation masculine qui structure l’éducation des petites filles et la vie des femmes. Et les choses se gâtent: si les attentions sont effectivement mal distribuées, pas plus de respect pour les unes ou les autres, mais autant de viols et de mains au cul, les unes parce qu’on ne peut s’en empêcher les autres parce que ce serait leur rendre service. Et toutes entrent dans la fuckzone, qui les met en lumière ou les invibilise. Ce n’est qu’en tant qu’elles sont baisables ou non qu’elles vont attirer l’attention/les attentions, et se retrouver hiérarchisées – alors que la beauté reste relative, précaire, mais surtout le gage d’un temps passé pour l’autre (masculin), temps personnel gâché (et irrémédiablement perdu, dans une répétition incessante et vouée à l’échec).

D’où vient donc cette idée d’un privilège dans un avantage si relatif et si illusoire ? Il me semble, en écoutant Typhaine D lire l’article « Nos amis et nous » de Christine Delphy, que ce que l’on reproche à la beauté quand on la désigne comme « privilège », c’est ce qui se retrouverait sous l’appellation infamante – et sexiste – de « bourgeoise »: l’impression d’un passe-droits, d’une oppression qui serait moins forte que pour les autres (femmes), et donc insupportable: une bonne femme est une victime complète.

Et pourtant, je trouve, dans cette biographie d’Olympe Audouard, ce jugement d’un de ses confrères:

Le charmant petit portrait placé en tête de votre livre nous permet de savoir que vous êtes jeune et belle. Quand on possède ces deux qualités, madame, on ne peut être une victime. »

La seule chose dont une femme aurait à se plaindre serait donc l’inattention masculine, impossible si elle est (considérée comme) belle, et cette attention suffirait à la combler – on sait que les attentions des hommes comblent toujours les femmes. Mais ce jugement est bien plus glaçant, en parlant bien plus des hommes que des femmes, belles ou non, et de ce qu’ils imaginent des femmes. La mention des petits portraits, courante, rabaisse toujours l’autrice – que les commentaires soient bienveillants ou non, on ne commente qu’en familiarité, sympathique ou dans la subordination. Et la beauté d’Audouard tombe comme un couperet: elle ne peut être une « victime », tant qu’elle correspond à ce qu’un homme imagine du bonheur d’une femme – c’est-à-dire à ce qui fait son bonheur à lui. L’appropriation valorisée des femmes (considérées comme) belles procure un autre plaisir (esthétique, mais aussi social) à l’appropriation, et surtout une autre légitimité: l’envie, la concupiscence se justifie par la nature belle de l’objet approprié (une femme), et explique (en plus du phénomène de l’himpathy) les excuses trouvées aux violeurs, parce qu’on comprend son désir d’appropriation – et on acquitte donc davantage si la victime est belle, peut-être parce qu’elle n’est pas victime, surtout parce qu’il n’est pas coupable.

C’est à peu près le discours que m’avait tenu un ex (« c’est normal qu’il t’ait violée, tu es trop jolie, j’aurais fait pareil »), quand un autre justifiait son insistance par moi-même (« mais regarde-toi, comment tu veux que je n’ai pas envie »), pour les deux dont je me souviens encore des mots. Ce qui pour eux étaient des compliments (ils louaient mon apparence) et que j’entendais comme des menaces (d’ailleurs réalisées); ils entrent dans les nombreuses justifications qui permettent aux hommes de prendre leur plaisir (et donc, littéralement, des femmes) là où ils le veulent, en se drapant de la candeur la plus éclatante.

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