La place.

L. tressaillit. Elle avait déjà entendu ce reproche qu’M. venait de lui adresser – elle prenait trop de place, et il lui avait ajouté que, même avec ses copines c’était bien elle qu’on entendait, trop haut, trop fort, trop de place. L. en resta interdite, à attendre de voir ce qu’il allait ajouter – et c’était bien dommage, à un homme, elle ne l’aurait pas pardonné.

La pique, un véritable direct enrobé sous un peu d’humour, fit mouche: elle se tut, et commença à mesurer ses paroles, à compter ses mots et à baisser son ton. Elle fit attention aux dynamiques conversationnelles et à l’art de la relance, à proposer des sujets aux rares taiseux qu’elle voyait encore, quand M. invitait ses amis et qu’elle craignait de le gêner. Elle songeait toujours à glisser un bon mot, mais jamais une boutade, ça le gênait, ou à signaler, à sa demande, ce que sa modestie ne pouvait dire d’elle-même, une réussite, un espoir, le mot d’un élève. On lui demandait peu de ses nouvelles: elle avait pris la décision d’attendre les questions plutôt que de prendre les devants, et sa politesse acceptait le silence dans lequel elle se sentait emmurée. Elle continuait pourtant à rire, mais moins fort, à parler, mais pour questionner, et elle écoutait, parfois en s’échappant dans ses propres pensées. Elle se souvint d’une fois où M. avait oublié de la présenter, alors qu’elle lui jetait, avec l’ami rencontré, des regards désespérés, et elle n’avait plus osé prendre la parole de la soirée.

L. repensait à ses silences dans lesquels elle avait appris à s’installer, un peu à l’étroit, pour prendre moins de place. Elle se souvenait que les reproches de M. lui avaient fait miroiter une égalité à laquelle elle s’efforçait, autant qu’elle le pouvait, de croire et d’appliquer, une égalité qu’elle pourrait atteindre à condition qu’elle-même prête à M. une attention à M. plus grande qu’à elle-même, et à tous avant elle. Elle voyait comment M., peu bavard, était écouté dès qu’il prononçait quelques paroles – alors qu’elle n’osait plus balbutier dans le brouhaha ininterrompu. Elle trouvait cruel de lui avoir opposé ses propres principes contre elle-même, comme s’il s’agissait de la prendre en faute, en cherchant une faille ou un renversement de la stature que lui donnait son attachement à quelques idéaux. Maintenant, on ne se rappelait d’elle que pour lui glisser, d’un air narquois, qu’une chose ou une autre pouvait l’énerver ou l’amuser – en espérant, toujours, offrir le spectacle d’une colère qu’on lui prêtait sans l’avoir vue. L. repensait à la place qu’on lui avait dit qu’elle prenait, en se demandant où se trouvait donc la place qu’elle pourrait occuper – et elle refusa de regarder la cuisine.

Et L. se dit qu’il fallait se sentir sacrément bien installé, pour venir lui reprocher de vivre jusque chez elle.

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