Pour un bon gros flemminisme

Prendre soin de soi est visiblement le nouveau mantra, réactivé depuis les publicités pour cosmétiques par les dérives d’un certain féminisme du lâcher prise et du temps pour soi. De ces écoféminismes spiritualistes, option stage de reconnexion (avec soi; c’est du boulot qu’on déconnecte, faudrait voir à pas confondre) en forêt, aux mantras de Psychologies magazine, c’est un même discours que l’on nous sert et que l’on ingurgite ad nauseam: il est bon, il est important de prendre soin de soi, en prenant du temps pour soi – c’est d’ailleurs, après les mandalas et coloriages pour adultes, le meilleur moyen de revenir… plus performante.

Je n’ai pas envie de « prendre » (et c’est « voler » qu’il faut comprendre) deux heures au labeur de la semaine qui n’auront que l’apparence de la gratuité (ou du plaisir non assumé, c’est-à-dire de la culpabilité, du vol). La performance et le goût de l’effort du cours de Pilates n’ont pas à revenir à la performance du travail capitaliste ou du remplissage de CV; suis plutôt lasse de chiper un week-end – mais tout va bien, puisque je mettrai les bouchées doubles dans la semaine !

Derrière le soin de soi (qu’on appelle care, pour rendre plus sexy le travail domestique et l’autoentretien), on masque la vieille idée selon laquelle « qui veut aller ménage sa monture »: l’échappée des corvées à affronter jusqu’à l’illusion de l’empowerment qui fait voir un génie dans le parquet astiqué et la table mise – Beauvoir nous rappelait qu’on finissait par se demander si le mari n’avait pas été prévu pour accompagner le steak-frites. Valoriser le soin de soi masque le cruel besoin que nous avons de lutter pour notre autopréservation, par l’autodéfense aussi quotidienne qu’épuisante, par le besoin de nous retirer régulièrement du monde – et de n’y revenir que parce que nous y sommes contraintes et forcées. On sait que le « bénéfice » des vacances (parce que nous n’arrivons à penser qu’en termes économiques, gangrénés par le capitalisme) s’estompe sitôt la porte d’entrée franchie, et que même quand nous n’avons aucune urgence à ranger les valises et faire tourner les lessives, nous sommes nombreuses à revenir fatiguées de ces vacances qui n’ont été qu’un dépaysement de l’exploitation domestique (puisque les autres sont en vacances, mais que le ménage ne s’arrête jamais); nous savons que le patronat n’a fini par accepter (et il accepte de moins en moins) les congés payés que pour les avantages du tourisme de masse, de la performance au travail et pour un semblant de paix sociale, et que le patronat domestique joue du besoin de paix des ménages; nous savons que ces temps, rognés par le capitalisme, n’ont jamais été réellement donnés par le patriarcat, ou comme miettes, quelques soirées « entre filles » dont il faut revenir rapidement (« tu feras la vaisselle demain »), ou un restaurant dont on aura soi-même planifié la logistique, entre la baby-sitter à appeler et la table à réserver.

Le « soin de soi » répété comme un mantra n’est que le joli nom pour de jolies activités qui se résument plus exactement sous le terme (bien moins agréable à l’oreille) d’auto-exploitation. Il ne s’agit pas là de blâmer qui s’auto-exploite, mais de nous rappeler que, bien qu’exploitées, nous n’en sommes pas moins plus ou moins dotées d’une conscience – qui anticipe la charge à venir plus qu’elle ne voit comment saboter la machine. Le « soin de soi » reste le lubrifiant qui permet à la machine de maintenir et d’accélérer sa cadence, la pause pour vidanger la bagnole et décrasser les bougies, le temps mort nécessaire à l’entretien de la mécanique.

C’est la créativité gratuite (c’est-à-dire: pour elle-même) et le je-m’en-foutisme que nous avons oublié dans le soin de soi (toujours tourné vers les autres et le travail gratuit, c’est-à-dire: non rémunéré). Ne laissons pas la glande aux glandus: proclamons la grève du zèle et la grève tout court, l’inertie et la sieste comme réponses au monde, octroyons-nous le flemminisme.

[Et je dois ce merveilleux mot-valise à ma brillante et chère amie Laura Carpentier-Goffre]

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