Papa,

J’ai déjà pu dire quel papa extraordinaire tu as été, ce premier jour où on t’a dit au revoir. Maintenant qu’il faut que tu t’en ailles, c’est de toi et moi que je voudrais parler, et de ce qu’on a vécu, toi en Zappapa moi en fille-à-papa, pas tout à fait misandre mais fille de Philippe et de Solanas, et de ce qu’on a vécu cette année, quand le polisson s’est installé avec nous.

Papa, t’as pas été le père le plus facile, même si t’étais à domicile. T’es de l’équipe des taiseux, des taciturnes, des qui mettent du temps à causer, et de ceux qui éduquent à la dure. Je me souviens un peu du temps de la petite-chez-nous, du temps d’avant Clément, de l’envol quand tu m’as appris à marcher, mes pieds sur les tiens, les bras en l’air et les hauteurs en arrière-plan. Du déménagement et de l’arrivée de Clément, de toi à la maison, pas présent comme Maman, mais de me retrouver dans tes bras, sous la pluie qui tombe, ce jour où un banc de maternelle m’a éclaté l’orteil, et d’un jour où Maman et toi, vous vous êtes fait un bisou, pendant qu’on rigolait devant l’école avec Clément. Je me souviens d’avoir eu peur, aussi, peur de faire du bruit quand tu étais au téléphone, de te fâcher, de te décevoir, de ne pas faire du vélo assez vite, de comment tu m’as laissée tracer des petits points équidistants (grosse galère pour que je comprenne l’intérêt du compas) de la négociation pour faire seule mes devoirs de maths (à condition d’avoir de bonnes notes !), de tes silences, c’était pas facile de comprendre ce que tu faisais, mais je me souviens aussi de toi, nous amenant avec Maman dans les premiers vide-greniers de Talence, des week-ends où vous étiez à Angoulême avant que j’ai la fierté de pouvoir vous accompagner, pour la première fois, et de marcher devant vous pour vous montrer que j’étais pas à la traîne. Toi, Papa, tu disais souvent, « regarde » : pour apprendre à dénicher en brocante, apprendre à voir les détails de Franquin ou de Moëbius, pour apprécier une édition rare, une détail insolite, comme les palindromes affichés sur ton compteur kilométrique, ou ce que comme un gamin tu ramenais du vide-grenier, des jeux de société, des lego, des trains électriques, tes premières consoles de collec’, avant tout le monde, et j’étais fière de la maison bizarre pleine de bordel, fière que tu bosses à la maison comme un artiste, et qu’on fasse parfois les poubelles en rentrant de l’école, parce que les trouvailles des enfants sont plus belles que les victoires des adultes.

T’étais de la team des papas bizarres, avec ta moustache à la Bové, ton métier où les gens t’appelaient en urgence pour bidouiller des machines et toi seul pouvait les sauver – t’as bien essayé de m’apprendre à coder, sur une calculette comme tu les collectionnais, mais je ne suis pas allée plus loin.

Il a fallu du temps pour qu’on commence à vraiment causer : que je commence à lire Le Canard, auquel t’as été abonné jusqu’au bout, et dont je t’ai glissé le dernier numéro dans ton cercueil ; il a fallu aussi que j’entre en prépa, même si t’avais été un peu fâché que je parte en lettres, et pas en maths. On avait commencé un peu avant, mais la prépa, ça a permis ce soir-là, où, à la porte, j’ai commencé à pleurer, et toi tu es arrivé et m’as serré d’un coup dans tes bras – ça, Papa, tu n’avais jamais su le faire comme ça.

Ces dix ou quinze dernières années, on a commencé notre sport préféré : on a causé. On a causé d’abord doucement, pour s’apprivoiser, et fallait que t’apprennes, toi dont c’était pas le genre ; on a causé dans la bagnole à fond, et souvent en musique ; on a causé tard le soir, on a causé dès le matin, une heure par jour avec mon café, on a causé trois semaines sans nous arrêter quand on a su, en août dernier. Et t’as causé avec les gens que j’ai commencé à inviter, les copines par fournées et tu m’as aidée à dresser la table, tu as sorti tes vectrex et les game and watch pour montrer aux copains, on a causé des projets qui venaient, pour toi comme pour moi, des tracteurs et de l’agrég’, de Renan et de CFAO, de comment on attaque, mais toujours de biais, dans les conflits, des déceptions et des espoirs, de politique et même de féminisme. Tu m’as fait lire, dès le lycée, Ellul et Illitch, tu m’as parlé des impasses éthiques de ton boulot et de sa beauté intrinsèque, parce qu’il permet de restituer le monde et d’agir sur lui avec un peu (beaucoup) de trigo, et tu m’as expliqué que si la Belle est en bleu dans le Disney, c’est pour montrer qu’elle est importante. Tu m’as fait lire une bonne partie des BD de la maison, en tirant une pile d’une étagère pour Tardi, une autre pour Chaland, et on s’est fabriqué des souvenirs en tas. On a parlé, aussi, beaucoup, des gens, de ce qui pouvait les motiver, du climat qui filait pas droit, de l’économie qu’allait pas, de la politique qui perdait l’idéal, du ciné à la télé, parce qu’on n’y a pas beaucoup été tous les deux, sauf quand j’ai fini par t’y traîner, ces dernières années, où je t’ai même appris à prendre une bière en terrasse, avant qu’on aille souvent, tous les deux ensemble, au Random.

On a causé, Papa, plus que beaucoup de gens se parlent, et on s’est comparé pour se trouver des points communs – je sais que t’étais fier que je fasse de la recherche comme toi t’as inventé ton boulot. Et tout ça encore plus intensément ces derniers mois.

Je n’oublierai jamais ce matin d’août où je t’ai appelé, on était le 19, et où tu m’as dit que ton échographie montrait qu’il y avait quelque chose à ton pancréas. T’avais déjà mal, mais t’avais fait vite, au milieu du COVID et des vacances – moi, dans le train, j’ai checké google et vu : 95% de cancers dans les trucs et les bidouilles  qui arriventau pancréas, 5% de survie à cinq ans. Dans ces cas-là, on pleure la moitié du trajet, et on se prépare pendant l’autre – à nouveau dans la bagnole pour ici dès le lendemain, huit heures de route en deux jour tous les deux, avec la glace dans ton dos pour soulager tes douleurs, et nous, on a causé huit heures en fois deux, des perspectives que tu me laissais t’expliquer (« t’es chercheuse, je sais que tu vas regarder, inutile que je le fasse, moi », m’as-tu dit), on a parlé de ta jeunesse, de que tu t’étais toujours dit mais sans le dire à personne, qu’un jour tu mourrais trop jeune d’une maladie à la con, et c’est là que je t’ai dit que t’étais ma grande personne préférée, que t’as souri et qu’on a continué à tracer sur la route, moi avec les images de Lost Highway en tête, et en me préparant à ta maladie et à la possibilité de ta mort.

Ton cancer, parce qu’on avait compris, même s’il a fallu du temps pour confirmer, on l’a regardé comme on ne regarde normalement ni le soleil ni la mort : de face, en direct, avec le confort moderne et assez vite à domicile, en préparant des petits plats pour couvrir les grands chagrins. Ton cancer, il a commencé par trois semaines de discussions interrompues juste pour dormir, prévenir doucement la famille, et toi tu m’as déroulé ta vie. Tu m’as raconté ton enfance et tes années de lycée, Angers et Paris, la prépa et les boîtes, ta vie de salarié comme celle de lycéen – et on a enchaîné sur les BD et les concerts, en écoutant tous les soirs de la musique, avec les rituels qu’on a inventés : dessert, tisane et rummikub.

Cette presque année, Papa, j’ai compris qu’on n’y arriverait pas seuls, et j’ai inscrit ta maladie dans un collectif, entre la famille et les amis, un collectif dont tu m’as dit, il y a quatre semaines, que tu n’en aurais jamais imaginé l’importance avant de le vivre. Papa, je sais que tu en serais touché : des gens ont pensé à toi, ont prié pour toi et accompagnent encore notre chagrin dans les grandes écoles et toute l’Université française, dans le monde entier, de Saïgon à la Grèce, jusqu’en Chine et au Canada, depuis le Venezuela jusqu’en Angleterre et les États-Unis.

Et déjà, Papa, tu as su qu’on faisait famille, quand on s’est retrouvé tous les quatre à la maison, et qu’on est venu te chercher, ensemble, à la fin de ce qui aurait dû être ta première chimio, et qu’on était tous dans la voiture, comme quand on était petit et que Clément a dit que c’était comme quand on partait en vacances.

On a fait famille, Papa, et on a pris soin de toi. Le polisson s’est installé chez nous, et on l’a surveillé – on ne pouvait pas le chasser, alors on en a fait des blagues, et on a essayé de l’amadouer. La vie, cette année, avec le polisson, a été douce : j’ai pris soin de toi, comme tu as pris soin de moi, en lessives et en desserts, toi m’amenant à la gare, moi te récupérant à la sortie de la chimio. Vivre avec ton polisson, c’était deviner les farces qu’il allait te faire, le froid que tu ne supportais plus, les couverts que je t’ai ramenés de Gennevilliers, l’eau qu’il fallait laisser couler jusqu’à ce qu’elle soit chaude, les repas qu’il fallait parfois prendre en plusieurs fois, les odeurs à éviter, et toute la place pour toi dans le canapé. J’ai essayé, en arrivant à Bordeaux ce 19 août, de tisser autour de toi ce cocon qui pouvait t’envelopper comme le plaid du canapé, quelque chose de doux et de chaud pour que tu te sentes bien, entremêlant tout le bruit et la musique du monde au calme de la maison, donnant de tes nouvelles pour expliquer ce que tu ne voulais pas redire. J’ai essayé de courir, et pas toute seule, pour dépasser le polisson, le prévoir et le contourner, amortir ta chute et t’aider à lui faire une place, puisqu’il le fallait. On l’a regardé ton cancer, comme on regarde le soleil et la mort bien en face, pour en rire et pour vivre avec, puisque j’ai réussi à te faire comprendre que la maladie, ce n’est pas la mort – il faut être vivant, Papa, pour être malade. On a vécu cette année dans l’éblouissement que donne le soleil que l’on fixe, avec tous les bonheurs que l’on pouvait s’offrir, l’amour que tu n’arrivais pas encore à dire, mais que tu donnais par tes gestes, tes attentions, et quand tu as rangé ton bureau pour que mamie puisse venir ; j’ai dû te faire le décompte abominable de ce qui se rétrécissait dans ton horizon – Papa, c’est cinq mois d’espérance de vie au diagnostic : on en est à six – et on s’est dit que c’était chouette, d’être du bon côté – et plus tard : Papa, c’est mauvais signe, on compte. En mois ? m’as-tu demandé – en semaines, je t’ai répondu, sans savoir qu’il n’y en aurait pas tout à fait une.

Papa, la mort qui approchait, tu l’as regardée en face, et tu n’as pas fait tout ce que tu aurais pu faire, et j’ai peut-être tort de dire que tu as fait tout ce qui était important, mais je crois pourtant tout ce que tu as pu, et tout ce que tu pouvais pour ne pas nous inquiéter, en me demandant, quand je t’ai demandé si ça allait : « et toi, , ça va ? », pendant que je tournais la tête pour pleurer dans ton épaule. Papa, tu avais peur qu’on dramatise, puis qu’on s’inquiète, quand on est venu te voir à l’hôpital, et j’ai fini par comprendre qu’il fallait, toi aussi, te rassurer, alors j’ai commencé à te parler, comme je ne l’ai jamais fait avant, quand toi tu ne pouvais presque plus articuler. Papa, tu nous as donné la force, tu nous as montré et tu nous as appris, on est grands maintenant Papa, Clément a son bar, et tu sais, tu le répétais tout le temps, il gère, Clément, et Maman va savoir devenir la cheffe de famille, et moi, c’est presque fait, tu savais tous les projets et ils avancent, ça serait plus marrant avec toi, Papa, mais on va y arriver, et tu sais combien on t’a aimé, et comme tu vas nous manquer, et comment tu nous manques déjà, et comment je commence à arrêter de parler à ton urne, même si je ne veux pas que tu t’en ailles. J’ai eu si peur que tu aies mal, même si je sais que tu as souffert du cancer qui s’est installé en toi, j’ai eu si peur que tu souffres encore plus, et je suis si heureuse, Papa, qu’on ait été là avec toi, dans la douceur et le calme du cocon, à t’écouter partir, un mercredi, jour des enfants, comme tu avais su le rester.

Papa, merci, d’avoir été le père extraordinaire que tu as été, d’avoir su me permettre de te pardonner mes peurs d’enfant, d’avoir su accompagner nos évolutions et de nous avoir tant aimés. Je ne veux pas que tu t’en ailles, Papa, mais il faut, et je te promets que tu nous as donné la force de vivre sans toi – t’oublier, je ne le pourrai plus.

Je t’aime Papa.

Moi aussi, je vous aime fort, m’as-tu répondu ce samedi.

Bourgueil, le 3 août 2021.

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