« Enfin chez moi ! »

« Enfin chez moi ! »

Et ce n’était pas peu dire. Il lui avait fallu supporter la vie en colocation, à partager une cuisine minable et un salon décati, pendant des années avant de pouvoir se retrouver, à force de privations, chez elle. Oh, ce n’était pas un palace, elle n’en demandait pas tant ; juste un peu plus qu’une chambre à elle aux murs en papier avec des voisins à l’insomnie bruyante, incapables de prévoir le besoin quotidien d’occupation d’un chien ou d’enfants ; un peu plus qu’une cuisine d’où disparaissent, sans prévenir, ses denrées, comme dans un mauvais film d’horreur. Elle avait vécu dehors, quand elle n’était pas recluse dans sa chambre, simulant une solitude et un calme qu’elle trouvait enfin.

Pas de palace : un petit T1 bis, pas trop mal agencé, quoiqu’un peu sombre – pas de fenêtre dans la salle de bains, mais ça ne la gênait pas, seule, de laisser la porte ouverte toute la journée, et la mesquinerie de la surface vraiment à elle lui semblait un luxe insolent quand elle repensait à l’espace dont elle disposait réellement et tranquillement, ces dernières années. La fatigue de la trentaine avait succédé à celle des lendemains de soirée ; la descente en gueule de bois collective ne trouvait plus de grâce à ses yeux, maintenant qu’un verre de trop lui collait la migraine, et qu’elle faisait plus attention à ce qu’elle mangeait. Il lui avait fallu du temps pour pouvoir s’offrir ce T1, minuscule en réalité, loin de tout, et à crédit long-terme – être locataire principale n’est pas envisageable avec des revenus comme les vôtres, lui avait dit la banquière. Avec son petit apport, elle avait fini par se dégoter ce petit chez-elle, qu’elle arpentait comme la géomètre d’un monde nouveau.

Et chez elle, elle l’était enfin. Elle avait réussi à défaire les cartons, pas si nombreux, de sa vie accumulée, acheté quelques coussins et un canapé d’occasion, presque neuf, auquel il lui fallait encore assortir des rideaux, pour éviter tout espionnage. Et elle restait, le soir, béatement assise dessus, heureuse du silence, heureuse de ne n’être interrompue en rien, et même heureuse de ne rien faire.

Elle restait le plus souvent là, sur son canapé, les soirs qui suivaient ses journées de travail. Ses premiers week-ends furent, pendant quelques mois, occupés à l’aménagement de son nid – les rideaux viendraient les derniers, en touche finale. Elle profita progressivement davantage des grasses matinées sans honte et, une fois qu’elle fut munie de l’équipement le plus sommaire, les redoubla souvent de siestes. Elle se surprenait parfois à s’agacer de la lenteur du RER, en songeant à cet appartement – son appartement ! – qui l’attendait, et dont elle voulait profiter. Alors qu’elle avait fui ses précédentes habitations, trop collectives, par de longues promenades ou dans les éparpillements amicaux et érotiques, elle goûtait maintenant ce plaisir nouveau, inédit, dont elle pensait ne jamais pouvoir se rassasier : être chez elle, et sans personne d’autre. Quelques soirées où ses amis l’avaient encouragée à les rejoindre avaient été écourtées pour le plaisir de rentrer plus vite, et elle commençait à ne plus répondre aux sollicitations de sa messagerie, par crainte de devoir partir trop souvent, ou trop longtemps. Elle ne songeait plus à des vacances, dont elle n’avait pas les moyens, et dont elle avait perdu l’habitude, à force de restrictions ; c’était un dépaysement familier qui la trouvait chaque soir, dans cette satisfaction d’être chez soi.

L’hébétude qui la saisissait quand elle arrivait était une torpeur, assez heureuse, et inconnue : elle n’avait plus à fuir la promiscuité, ni à choisir des relations qui la maintiendraient loin d’elle-même. Elle revenait, chaque soir, s’asseoir en silence, sur son canapé, dans le salon laissé noir, et elle regardait s’allumer, une à une, les fenêtres des immeubles, avant d’aller se coucher.

Le départ même de son appartement devint une appréhension, puis une crainte, peu à peu envahissant les soirées de ses dimanches. Elle repoussa de plus en plus ses courses, puis commença à se faire livrer ; elle réussit à négocier le passage en télétravail, d’abord partiel, puis, au vu de ses bons résultats, complet, afin de ne plus retourner travailler qu’une journée par mois, contrainte et forcée. Elle quittait alors son appartement à regret, le corps lourd, et elle entendait la porte se refermer avec le bruit d’un couperet qui la glaçait. À force d’éviter ses amis, elle parvenait à les décourager ; les demandes de crémaillère étaient repoussées sans difficulté, par la distance, le temps qui manquait et qui filait, par l’attente d’un appartement véritablement achevé. La chose n’était plus évoquée, par oubli comme par lassitude.

Elle se retrouvait parfois, en entrant chez elle, dans l’idée qu’il serait bon, si c’était possible, de ne plus sortir. Elle souriait à cette idée, et se rappelait qu’elle ne sortait déjà presque plus – et commença à se demander si elle en était heureuse. Ses amis ne lui manquaient pas vraiment ; elle y pensait comme on pense à un souvenir lointain, quand on retombe sur une carte postale, glissée entre les pages d’un livre oublié. Elle se dit qu’il pourrait tout de même être bon, de temps en temps, de sortir ; et d’un coup cette idée lui parut incongrue, comme lancer un voyage à l’autre bout du monde. Elle avait réussi à esquiver la dernière réunion, peut-être encore celle d’avant – elle ne savait plus trop. Elle se demanda depuis combien de temps elle n’était pas sortie, sans réussir à retrouver une date, ou une occasion, et se prépara à sortir – comme ça, pour le principe, peut-être par souvenir d’une pression sociale qui était devenue une fiction.

Elle réfléchit à se lever, retrouva, toujours assise, ses chaussures qui avaient glissé sous le canapé – elles arrivèrent avec quelques moutons de poussière, qui volèrent quand elle les attrapa. Elle les saisit, enfila le pied gauche, sans chaussette, y pensa, et n’eut pas envie de se lever pour en attraper une ; au moment de mettre le pied droit, un doute la prit – se lèverait-elle pour sortir, si elle ne se décidait pas à aller s’emparer de chaussettes ?

L’idée de sortir lui sembla étrangère, et elle se dit qu’il lui faudrait peut-être un genre d’entraînement, des simulations de sortie avant une sortie réelle. Elle visualisa d’abord son couloir, et l’ascenseur, jusqu’à se demander de quelle couleur étaient les murs ; elle ne parvenait plus à s’en souvenir, et ne savait pas quel degré d’importance avait cet oubli. Un œil dehors lui montra qu’il faisait nuit : elle ne savait pas depuis combien de temps elle n’était pas sortie, ni depuis combien de temps elle s’imaginait qu’elle sortait dans le couloir – sans le faire. Elle enleva ses chaussures.

Ses velléités d’escapade lui parurent le lendemain lointaines ; elle ne savait plus pourquoi il aurait fallu qu’elle sorte, mais sentait toujours au fond d’elle cette nécessité, sans pouvoir l’expliquer. Elle regarda d’assez loin la porte d’entrée de l’appartement ; le bois sombre la fit frissonner, elle crut l’entendre grogner. Elle ne savait plus si elle saurait sortir et, face à la porte, s’interrogea sur les possibilités d’un incendie : la déciderait-il à sortir ? Elle en était sûre – et plus tellement.

Son engluement dans l’appartement prenait des proportions de plus en plus réduites : elle avait déserté, depuis quelques semaines, son lit et sa chambre, rendues inaccessibles. Elle posa, à un moment, sa main sur la poignée de la porte, ne put l’abaisser, et recula. Confinée maintenant au canapé, elle avait refoulé ses chaussures loin, presque contre le mur ; elle y songeait parfois, en voyant les lumières s’allumer, puis s’éteindre, puis s’allumer.

Elle ne travaillait plus beaucoup, mais son téléphone ne s’agitait plus sous les notifications. L’envie de sortir lui était passée, et elle restait, là, assise dans son canapé, à regarder les fenêtres sans rideaux.

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