L’artiste de la colère.

Il restait, parfois de longues heures, assis dans un coin de la pièce, en semblant attendre quelque chose qui ne venait pas. Quelques visiteurs auraient pu, en s’approchant, remarquer sa concentration, la longue pliure qui barrait son front penché, et suivre la tension qui ployait son dos et courbait son bras. Son œil, résolument fixe, rencontrait parfois le chemin de l’autre – et toujours lorgnait un point invisible, comme un grain de poussière qui serait en suspension entre ses yeux et la table. Sa main, refermée sur elle-même, laissait deviner des jointures blanches, et un pouce tressautant – l’autre, posée sur sa cuisse, la tenait avec fermeté, comme si cette dernière aurait pu lui échapper.

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Bien des fantômes.

M. restait dans le salon, l’ordinateur de L. sur les genoux. Cela faisait déjà quelques heures qu’il en avait débloqué l’historique, et il remontait le fil d’une vie qui n’était pas la sienne, et dont il peinait à comprendre l’étrangeté. Il passa rapidement les vidéos culinaires, sans trop comprendre les heures qu’avait pu consacrer L. à de tels visionnages, pour rester une aussi médiocre cuisinière – qu’il regrettait, toutefois, lui-même n’ayant que deux ou trois plats à son répertoire. Il les marqua, se disant qu’il trouverait peut-être, pour un soir ou un autre, des idées, s’il lui prenait l’envie d’améliorer l’ordinaire, tout en se demandant si ce soudain optimisme trouverait sa réalisation.

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Et Madame D. parla.

« Mes chères sœurs,

Depuis la nuit je vous parle, car c’est depuis les nuits que je sens, depuis le Grand Bris, monter l’amertume et les peines, se renouveler les douleurs, et je sens, oui, mes sœurs, je le sens, les sanglots avalés remonter en lave, ma parole éructer, les spasmes qui agitent mon corps, et je sens, oui je sens ce qui viendra, la grande COLÈRE, celle que je dis en larmes de feu et en langue de larmes, la COLÈRE qui coule en acide dans les fonderies de l’injustice, la COLÈRE qui me martèle, la COLÈRE qui me tient debout et fait avancer un pied chancelant, l’un après l’autre, en traversant des marais puants, les sulfures des envies et l’oubli de tout espoir – et c’est la COLÈRE qui porte ma voix.

Et je sais qu’au bout de ce tunnel se trouve la LUMIÈRE, celle de nos colères qui se rencontrent, se hument, s’écoutent, et se répondent. De sœur en sœur, nos colères se rejoignent, et elles se lient, comme nous nous lions. Nous nous unissons, mes sœurs, en mettant au pot commun les chagrins et les peines, les tristesses et les hontes – ET NOUS NOUS RETROUVONS DANS LA COLÈRE. »

Des gentils.

« Les pires, c’est bien ceux qui se pensent gentils, lâcha la vieille chouette. À revenir, leur culpabilité et les couilles en ceinture, à te demander de les consoler, puisque le mal qu’ils t’ont fait leur fait bien de la peine, et que ce serait salement méchant de ne pas leur accorder le pardon qu’ils demandent pour leur gentillesse, d’avoir été si polis quand ils ont si longuement expliqué que, oh, non, ils ne pouvaient pas t’aimer, et ce soir-là, mais rien à voir avec toi – tant qu’ils restent si gentils, et si tu voulais bien le leur confirmer… »

Et toujours, en écoutant parler et rire et parfois pleurer les vieilles chouettes, me revient cette vieille fable que j’avais trouvée, un soir, dans un des tréfonds de cette mémoire qui sait, et qui ne parvient pas à oublier:

Tel petit garçon, bien élevé, toujours propret,

Se trouva un jour soudain face à une féministe.

Quelle belle dame !

Et d’un tournemain, voilà notre petit garçon ni riche ni bien malin

Amoureux d’une femme forte.

Heureux en amour, du moins le croyaient-ils, ils allaient, bras dessus bras dessous,

Discuter livres et essais jusqu’à la pointe du jour.

Mais l’ombre se fit dans leur ramage ; point de tour ou de détour qui ne tint en embuscade

Le patriarcat pour toute rebuffade.

Macho, mot trop dur pour un petit garçon, d’une petite bouche fit un outrage,

Le sexisme a plus d’un atout dans son sac.

Parlant, chantant, dans la rébellion du vieux monde,

Le petit garçon se croyait un homme,

Et se trouva révolté contre la révolte même.

C’est qu’en regardant L. écouter les vieilles chouettes, en sentant les lucidités se réveiller et en observant comment les fureurs s’affûtent, doucement, presque tendrement, dans la pénombre du salon, pour une fois dans un salon sans hommes, qui laissaient les vieilles chouettes presque libres, hors de leurs souvenirs, en les regardant, je me demandais encore quelle vilaine comptabilité viendrait remplacer les tableaux de défaites et la peinture des humiliations. Je regarde L. se débattre et s’enfuir, d’avoir pris ses forces d’elle et de la voix de Madame D., et je pense encore aux nuits des cuisines, toujours à la vaisselle qu’il faut faire, à l’encombrement des couloirs et à la peine qu’il faut, pour faire jaillir du simple désir de bonheur, réduit en espoir de confort, d’une pauvre L. brisée par la réduction constante de son horizon. Et moi qui vous conte cette histoire, je vois, lentement, quelque part dans l’arrière-plan des cuisines sales, Madame D. étendre ses bras et préparer sa colère.

Et je songe à ces garçons qui voudraient rester les gentils.