Des gentils.

« Les pires, c’est bien ceux qui se pensent gentils, lâcha la vieille chouette. À revenir, leur culpabilité et les couilles en ceinture, à te demander de les consoler, puisque le mal qu’ils t’ont fait leur fait bien de la peine, et que ce serait salement méchant de ne pas leur accorder le pardon qu’ils demandent pour leur gentillesse, d’avoir été si polis quand ils ont si longuement expliqué que, oh, non, ils ne pouvaient pas t’aimer, et ce soir-là, mais rien à voir avec toi – tant qu’ils restent si gentils, et si tu voulais bien le leur confirmer… »

Et toujours, en écoutant parler et rire et parfois pleurer les vieilles chouettes, me revient cette vieille fable que j’avais trouvée, un soir, dans un des tréfonds de cette mémoire qui sait, et qui ne parvient pas à oublier:

Tel petit garçon, bien élevé, toujours propret,

Se trouva un jour soudain face à une féministe.

Quelle belle dame !

Et d’un tournemain, voilà notre petit garçon ni riche ni bien malin

Amoureux d’une femme forte.

Heureux en amour, du moins le croyaient-ils, ils allaient, bras dessus bras dessous,

Discuter livres et essais jusqu’à la pointe du jour.

Mais l’ombre se fit dans leur ramage ; point de tour ou de détour qui ne tint en embuscade

Le patriarcat pour toute rebuffade.

Macho, mot trop dur pour un petit garçon, d’une petite bouche fit un outrage,

Le sexisme a plus d’un atout dans son sac.

Parlant, chantant, dans la rébellion du vieux monde,

Le petit garçon se croyait un homme,

Et se trouva révolté contre la révolte même.

C’est qu’en regardant L. écouter les vieilles chouettes, en sentant les lucidités se réveiller et en observant comment les fureurs s’affûtent, doucement, presque tendrement, dans la pénombre du salon, pour une fois dans un salon sans hommes, qui laissaient les vieilles chouettes presque libres, hors de leurs souvenirs, en les regardant, je me demandais encore quelle vilaine comptabilité viendrait remplacer les tableaux de défaites et la peinture des humiliations. Je regarde L. se débattre et s’enfuir, d’avoir pris ses forces d’elle et de la voix de Madame D., et je pense encore aux nuits des cuisines, toujours à la vaisselle qu’il faut faire, à l’encombrement des couloirs et à la peine qu’il faut, pour faire jaillir du simple désir de bonheur, réduit en espoir de confort, d’une pauvre L. brisée par la réduction constante de son horizon. Et moi qui vous conte cette histoire, je vois, lentement, quelque part dans l’arrière-plan des cuisines sales, Madame D. étendre ses bras et préparer sa colère.

Et je songe à ces garçons qui voudraient rester les gentils.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s