L’artiste de la colère.

Il restait, parfois de longues heures, assis dans un coin de la pièce, en semblant attendre quelque chose qui ne venait pas. Quelques visiteurs auraient pu, en s’approchant, remarquer sa concentration, la longue pliure qui barrait son front penché, et suivre la tension qui ployait son dos et courbait son bras. Son œil, résolument fixe, rencontrait parfois le chemin de l’autre – et toujours lorgnait un point invisible, comme un grain de poussière qui serait en suspension entre ses yeux et la table. Sa main, refermée sur elle-même, laissait deviner des jointures blanches, et un pouce tressautant – l’autre, posée sur sa cuisse, la tenait avec fermeté, comme si cette dernière aurait pu lui échapper.

Il pouvait rester ainsi des heures et des jours et des semaines, à peine entrevu, de dos, par les passants qui passaient, reprenant de temps à autre leur souffle, pour le regarder, dans ce processus si long et douloureux – et pour ainsi dire imperceptible, pour un œil lointain ou inhabitué. Quelques amateurs avaient pu profiter de son immobilité pour lui soutirer une esquisse, profitant du modèle gratuit, mais ils se lassaient le plus souvent de la constance de sa posture. Parfois, mais la chose était rare, il se relevait, d’un bond, la chaise s’effondrant de surprise, la table craignant voir ses dernières heures, et il entamait des embardées rocambolesques, d’avant en arrière, dans la petite pièce. Mais, le plus souvent, il restait assis, contemplant ce grain de poussière entre son poing et son œil.

Il avait réussi à se faire professionnel dans ce qui n’est, pour la plupart, qu’un loisir pour oisifs mécontents, un fantasme électif – lui, était passé maître dans l’art subtil de la colère. Il s’éloignait des agacements ordinaires, files d’attente et pannes mécaniques, interactions involontaires et heurtantes, ou toute forme d’incompréhension et de maladresses si pénibles. Il réservait son talent à de plus hautes causes, et parvenait maintenant à conserver une colère sombre, condensée, qu’il entretenait en lui-même. Il la sentait monter et descendre, par tout petits mouvements, de son ventre à sa poitrine, où il la maintenait, la roulait, la choyait. Il avait appris à ne pas la dissiper, et il savait comment la raffiner, avec une patience apprise par les années, de façon à la garder intacte, lisse, parfaitement sphérique.

Il revenait à sa colère à chaque instant, plein d’elle-même et tout à elle, pure colère devenue une coque vide.

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