Filles de trottoir

Longtemps j’ai voulu éviter les heurts. Sur les trottoirs, alors que la foule me bousculait, je m’excusais d’avoir été poussée: ma présence se faisait spectrale, ma marche acrobatique, et je revenais parfois à un équilibre précaire. Les déambulations me rappelaient quelque chose d’une inexistence, car je voyais bien que l’on ne me voyait pas, et que j’étais décidément fille de vitrière. La lecture me montra ce qu’avait de collectif cette répartition du trottoir, et de systématique la descente aux caniveaux de celles à qui l’on racontait qu’elles étaient les grandes bénéficiaires d’une générale galanterie. Lire la suite

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Le goût des bluettes

C’est souvent que je lance un vieil air de rockabilly, un petit Buddy Holly à montagnes russes ou une chanson pop franchement criarde qui crie de l’amour et de la haine – et ces choses-là se font au casque, pour le son et la discrétion. Le goût des bluettes reste honteux quand on prend de l’âge et du titre, sauf à écrire, au faîte de la gloire et de l’indécence, ses Confessions. Les petites bluettes qui s’enchaînent sont du kitsch fait ver d’oreille: c’est une des raisons de leur désamour, cette insistance à revenir. Lire la suite

Toutes les histoires de fantômes

On n’aime jamais que ce que l’on croit voir, et dans ces vagues reflets se retrouvent parfois des éclats d’autres. Toi, c’est ton absence que je retrouve comme la manifestation la plus nette de ton corps, tes silences, qui pesaient comme des mensonges – cette peur d’être à charge, ces armes en réserve. On s’est aimés par des livres et des films, du papier transporté par kilos, dans des valises que je portais, seule, de gare en gare, d’un départ à l’autre, tentant d’habiter le monde. Lire la suite

Le rêveur

Un cercle était formé autour de lui, d’abord silencieux, puis une vibration se répandit dans l’assistance, de plus en plus fébrile, presqu’ondulante, au rythme des ondulations de lumière devenues mouvement des corps. Un cri se fit entendre, un peu étouffé, mais prélude à une excitation plus générale. Autour des têtes réunies s’entr’apercevait, pour les spectateurs les plus lointains, le haut d’une sphère aplatie, luminescente, parcourue d’ors rosés. Les premiers rangs, tout proches, touchaient presque ses parois, et distinguaient au travers tout une pastorale, petits villages et ruisseaux, arbustes dans de minuscules forêts, chemins reliant le tout. Sur une des places, les plus attentifs devinaient une ronde, et sans la foule coalescente le lointain d’une musique aurait pu se faire entendre: quelques instruments se devinaient, entraînant la petite assistance. Lire la suite

Dans le couloir

Il ouvrit la porte, qui n’émit que le bruit des gonds mal huilés, qu’il peinait à reconnaître. Le couloir s’étendait devant lui, perpendiculairement, de forme parallélépipédique, avec des angles qu’il percevait comme droits, mais que le globe de son œil percevait, lui, légèrement déformés, et que son cerveau, un modèle d’origine, qui n’avait été que très occasionnellement modifié par différentes et ponctuelles ingestions de psychostimulants et de neuro-accélérateurs somme toute très classiques, et qui, en cet instant précis, lui rappelait, sans mise au premier plan des tâches en cours de gestion, cette information vitale, mais quotidienne: la déformation des angles n’était qu’un effet d’optique lié à la rondeur de son globe oculaire, l’éloignement des dits angles et l’assimilation de ces informations par un procédé non explicitement théoriquement formulé, mais empiriquement validé par la réitération de cette expérience de sortie dans le couloir confirmée par d’autres lieux, distincts, mais dont les propriétés géométriques étaient semblables et donc comparables. Lire la suite