34.

« Je viens d’avoir trente-quatre ans, la moitié de la vie », écrivait Leiris, et cet incipit est un de ceux qui m’a marquée, quand je l’ai lu, à quinze ans, dans une classe de lycée, et je sais maintenant à quel point la littérature peut percuter la vie. Je lui ai consacré ma vie, bien au-delà du métier que j’ai choisi et que j’essaie, tant bien que mal, de pratiquer, et elle a la douceur des poèmes qu’on se murmure. Et tout de même, sans aimer l’image-corne-de-taureau, me reste peu de cette échappatoire, dans le souvenir d’avoir lu le début de L’Éducation sentimentale à mon père, au début de sa dernière nuit.

J’ai peu lu Leiris en dehors de ce texte, et d’avoir, dans le symbole idiot de la numérologie, l’impression d’achever quelque chose comme un chemin de croix, quand je marchais surtout à côté, et portais peu le fardeau. Je garde et regarde les photos de mon père, et j’ai pu me souhaiter, comme je l’avais fait après la mort de mon grand-père, me jouer sa voix en douce – « bon anniversaire, ma grande », « bon nanniversaire », celui de mon père, les dents serrées comme toujours quand il faisait l’idiot, en crispant tout le visage, quand il ne faisait pas « la tortue » pour nous faire marrer.

Il y a des fleurs nouvelles et prêtes à éclore sur la table de mon coin cuisine, et des crépuscules à traverser pour rentrer, vers chez moi pour le moment, sans trop savoir qui est ce moi et en m’en fichant autant que possible, c’est dur de redémarrer sans Papa, mais on y va.

Mes lunettes.

Je me retrouve souvent dans la brume, plus diffractée, ces derniers temps, quand je chausse mes lunettes plutôt que quand je les enlève – elles portent les traces de mon chagrin. D’avoir vu mon père si longtemps avec ses lunettes de pharmacie, et on attendait un rendez-vous pour lui chez l’ophtalmo, une branche en moins un verre tombé, et moi toujours ou presque avec des bésicles, à mieux les ranger puisque je n’avais pas eu son choix. C’est maintenant un réflexe: retirer et poser, souvent à l’envers, les lunettes quand je sens, me pliant en deux, et sans plus rien de verbalisé, parfois à en grogner de douleur, n’importe où que je sois, bureau, canapé, et parfois mes genoux quand je suis dans le RER, à les garder bêtement dans ma main, en attendant que les flots s’assèchent, et que j’essuie, quand j’y pense, le sel oublié.

C’est sur elles que je m’endors aussi, depuis longtemps que tout cela fatigue et épuise, et c’est ce que je recherche: la surprise du sommeil, toujours découverte après, comme on devine le forfait, le livre ouvert et la page perdue, les lunettes au sol ou implantées dans mon nez. Il m’arrive de ne pas penser à les nettoyer, et de me promener, un peu bêtement, avec le souvenir comme une constellation sur les verres, l’impression d’une cassure, qui s’en va et qui revient.

Et le produit vaisselle n’effacera pas ce que j’ai vu, ni ce que je sais, et dont j’aimerais pouvoir ne plus me souvenir.

Ma colère.

Hier, j’ai empaqueté ma colère, bien pliée bien nouée comme un mouchoir, portée comme un baluchon, nouée au bout de mes poings serrés, trimballée contre mes hanches, écartées par la fureur qui se ballotait elle-même, des genoux aux hanches des hanches au bassin du bassin aux chevilles – et la sentir, au bout des doigts, prête à jaillir. Et de la voir, déjà éclatée sur le visage mi-goguenard mi-suspicieux des badauds trainards de murs, reluqueurs de femmes, à la façon dont ils s’écartaient de mon chemin.

Pas de course.

Et on a couru sur l’île de la Cité, toi m’attrapant et les feux rouges des piétons illuminant les flaques de la nuit, dans la diffraction de ce que je pensais nos cœurs, peut-être juste un de ces souvenirs que laisse le cinéma de Carax après quatre pintes. On avait été à la manif à pied, en pensant aux sabots qu’on aurait, dans une autre vie, mis pour ne pas abîmer les souliers qu’on n’aurait peut-être même pas eus, et on se coursait dans Paris, flânerie romanesque, la nuit froide qu’on habitait comme Hölderlin nous avait dit d’habiter poétiquement le monde, et on n’y pensait pas à l’habiter heureusement, un paquet de clopes lâché et récupéré puis perdu sur un trottoir, peut-être qu’on s’aimait peut-être qu’on était juste bourrés.

Les pas sur le pavé parfois dans les flaques, je m’en souviens comme de la cascade d’une fugue, une échappée dans ce qui me rattrapait et qui était parfois toi, nous nous embrassant encore aux passages piétons, et un clodo qui venait nous appeler les amoureux, comme si on ne pouvait plus courir à Paris la nuit sans devenir une carte postale.

Quelque chose courait dans la nuit qu’on ne cherchait même pas à attraper, et cette scène que j’ai gardée au creux de moi, un jour tu m’as dit n’en avoir aucun souvenir. On n’attrape jamais que soi, paraît-il; quelque part on flâne dans l’image d’un Paris parcouru pas couru et je me retrouve, seule, en coureuse devenue assise, bêtement, à un coin de table.

Quelque part j’entends une guitare, retrouve les voix des flâneries et les chansons que je continue à écouter sans toi, et je pense au Paris dans lequel je ne flâne ni ne cours, à la nuit devenue inaccessible, et que l’on ne rêve maintenant que depuis sa fenêtre.