Ma colère.

Hier, j’ai empaqueté ma colère, bien pliée bien nouée comme un mouchoir, portée comme un baluchon, nouée au bout de mes poings serrés, trimballée contre mes hanches, écartées par la fureur qui se ballotait elle-même, des genoux aux hanches des hanches au bassin du bassin aux chevilles – et la sentir, au bout des doigts, prête à jaillir. Et de la voir, déjà éclatée sur le visage mi-goguenard mi-suspicieux des badauds trainards de murs, reluqueurs de femmes, à la façon dont ils s’écartaient de mon chemin.

Pas de course.

Et on a couru sur l’île de la Cité, toi m’attrapant et les feux rouges des piétons illuminant les flaques de la nuit, dans la diffraction de ce que je pensais nos cœurs, peut-être juste un de ces souvenirs que laisse le cinéma de Carax après quatre pintes. On avait été à la manif à pied, en pensant aux sabots qu’on aurait, dans une autre vie, mis pour ne pas abîmer les souliers qu’on n’aurait peut-être même pas eus, et on se coursait dans Paris, flânerie romanesque, la nuit froide qu’on habitait comme Hölderlin nous avait dit d’habiter poétiquement le monde, et on n’y pensait pas à l’habiter heureusement, un paquet de clopes lâché et récupéré puis perdu sur un trottoir, peut-être qu’on s’aimait peut-être qu’on était juste bourrés.

Les pas sur le pavé parfois dans les flaques, je m’en souviens comme de la cascade d’une fugue, une échappée dans ce qui me rattrapait et qui était parfois toi, nous nous embrassant encore aux passages piétons, et un clodo qui venait nous appeler les amoureux, comme si on ne pouvait plus courir à Paris la nuit sans devenir une carte postale.

Quelque chose courait dans la nuit qu’on ne cherchait même pas à attraper, et cette scène que j’ai gardée au creux de moi, un jour tu m’as dit n’en avoir aucun souvenir. On n’attrape jamais que soi, paraît-il; quelque part on flâne dans l’image d’un Paris parcouru pas couru et je me retrouve, seule, en coureuse devenue assise, bêtement, à un coin de table.

Quelque part j’entends une guitare, retrouve les voix des flâneries et les chansons que je continue à écouter sans toi, et je pense au Paris dans lequel je ne flâne ni ne cours, à la nuit devenue inaccessible, et que l’on ne rêve maintenant que depuis sa fenêtre.

Un rêve.

Des rêves cette nuit d’un sommeil profond. Un sentiment de honte, d’autres ensuite: une visite de groupe, l’impression d’appartenir à une classe, toujours avec ce sentiment d’en être à côté. On était là pour visiter les cimetières marins, en étrange réalisation du poème.

Nous avancions, moi un coup à l’avant, un coup à l’arrière, une murette se dessinait sous nos pas, et avec l’eau qui l’immergeait, déjà sûrement – mais l’eau était chaude, à l’exacte température de l’air, et je ne sentais aucun écart entre l’eau et l’air, ni même n’avais la sensation d’être dans l’eau.

La colline montait, et le niveau de l’eau aussi, quand je vis apparaître les premières croix, comme surnageant au dessus de la ligne des flots – l’eau était calme à pouvoir se tenir sur le côté. Plus loin, en avançant, nous vîmes un mur (c’était la lisière du cimetière), et nous marchâmes dessus (j’eus cette pensée: le mur se fait chemin), et j’en voyais qui l’escaladaient. Plus loin, l’eau, vaste et plane, et sans fond. J’ai le vague souvenir d’entrevoir ou de comprendre une histoire de barrage; sous nos pieds, dans le soleil chaud, les pierres tombales qui, parfois, flottaient – et la peur de voir remonter, sous le soleil, un cadavre.

Et encore.

Et le passage de l’épilateur, bien moins fréquent, toujours l’ambivalence au ventre – pour qui je le faisais, une question qui n’avait plus de réponse. Le ménage dans la chambre, le travail accéléré pour voler du temps pourtant toujours incompressible, le bras toujours plus douloureux, quand les jours s’alourdissent.

Quelque chose sourd qui lui rampe dans le ventre, elle qui n’arrive plus à se nommer, l’empressement et toujours plus de choses à faire – l’épilateur maintenant dans le placard, sourire en passant la crème – ce n’est que dans vingt minutes qu’elle verra les poils oubliés, invisibles lors de sa pourtant scrupuleuse inspection.

Le frigo plein et pourtant une liste de courses déjà urgente, avec la peur d’une imperfection, de décevoir, d’incarner l’insuffisance humaine, le cœur lourd l’angoisse au ventre – et merde, j’ai mes règles.

Du boulot par dessus la tête et le cœur, une semaine au moins planifiée dans la culpabilité pour te retrouver, tes bras et l’oubli, je ne survis dans que dans cette attente, d’un mot d’un souffle de toi venu

le silence à la place

la douleur qui monte dans mes côtes le frisson dans mes bras les yeux brûlés

– encore le coup du lapin.