Ces silences.

Des silences, qui t’entourent – ceux-là, tu les connais, la lueur en douce, ton regard qui fuit, y a quelque chose en toi à chaque fois qui se brise. D’autres, ceux qui ne te répondront pas – et jamais ils n’auront entendu ce que disent tes regards. Et par dessus, le silence de tout, celui qui, quand tu rentres, t’attends, et attend.

À ce silence tu ne sais quoi répondre, ce ne sont pas les questions de ta langue – les tiennes, tu ne sais plus les poser. Et lui, tu le regardes, quelque part en dedans, quand il croit que tu dors et que tu épies ses bruits contre toi, quand il oublie que des émotions, ça déborde comme les casseroles du feu – celui que tu entretiens.

Toi, tu restes. Tu le regardes et l’écoutes, tu l’écoutes et ne le comprends – des regards dans la nuit qui s’écartent, des mains qui s’éloignent – et la radio devient ton refuge.

Et toi qui m’écoutes, qu’attends-tu de ma langue de feu, des espoirs incertains du monde qui vacille, de l’horreur qui tremble sous ma langue, de la rage qui vacille mes dents, que ne t’arrimes-tu à tes silences – c’est loin, là-bas, en creusant la glue de la vase, en tordant tes ongles sur les rocs des abysses, en évitant les épaves des vieilles civilisations, que tu trouveras, roulée sous le sable – la tête d’Orphée.

Cantations – en reprise.

J’ai mis du temps à me retrouver un visage. Il m’est longtemps arrivé de le peindre, chaque matin, en façonnant l’image que je voulais être – juste une image. Il restait quelque chose que j’espérais iconique, lointain – un visage pour celui que j’avais perdu. Lire la suite

Ces minorités qui comptent.

On parle, bien souvent, des populations minoritaires, souvent pour désigner les forçats des confins des villes, les damnées des cuisines ou les relégués de toutes sortes. La qualification semble évidente: on voit que des noirs, des arabes, des femmes (de toutes origines), il y en a peu quand on parle de pouvoir, quand on regarde la télévision ou quand on lit les journées: c’est qu’ils et elles sont peu, si ce n’est peu de chose. Lire la suite

Mes sœurs.

« Il m’est bien souvent arrivé, mes sœurs, de rester le soir dans la cuisine éteinte, à regarder la nuit engloutir les marmites sales, en espérant les voir se dissoudre dans l’obscurité. L’or qui disparaissait à travers les persiennes me rappelait, presque chaque soir, la fin de chaque journée, et la profondeur des nuits à domicile – et je rêvais de faire de ma cuisine un royaume, ni sale, ni immaculé, mais impénétrable et périlleux. De temps à autre une corneille vaquait sur le toit au-dessus de ma fenêtre, comme pour me rappeler qu’il me fallait ordonner des lieux qui ne m’appartenaient pas.

Alors, une casserole après l’autre, soulevée écumante, c’est dans les débordements, couvrant les affpops venus du salon, que je m’esquissais un royaume, non d’espace mais de temps, volé à l’assignation quotidienne. »