Le goût du citron

C’était une angoisse terrible, réveillée doucement à chaque bonbon Kremala. Comment pouvais-je savoir que le goût que j’avais en bouche, et que l’on m’avait présenté comme celui du citron, correspondait aux sensations que mes camarades ou mes parents pouvaient eux-mêmes ressentir ? Lire la suite

Publicités

Candide au pays des savants

Après quatre années de thèse, et trois années de réflexion (intense) sur quelques métaphores renaniennes, j’arrive enfin à esquisser l’analyse que je développerai dans ma thèse: les métaphores chez Renan, finalement, n’en sont pas tant que ça. Un résultat aussi époustouflant devrait, si tout se déroule comme prévu, me permettre de boucler ma thèse, repenser la théorie de la métaphore et, au bas mot, conquérir le monde. Pour le moment, le travail reste lent et me mène, doucement, à repenser à une remarque que m’avait faite un collègue: mes étudiant·e·s, « l’homme de la rue » (je reprends ses termes) ont un avis pertinent, que les scientifiques devraient prendre en compte, et si j’écoutais réellement mes étudiant·e·s, je verrais bien qu’ils et elles m’apporteraient un nouveau regard sur le roman que j’ai choisi comme support de mon cours, Le Rouge et le Noir de Stendhal.

Je passe sur les aspects les plus insultants de cette remarque apparemment frappée du bon sens – partir du principe que je n’écoute pas mes étudiant·e·s, sans avoir jamais mis les pieds dans un de mes cours, ni avoir discuté avec une seule des personnes qui ont pu y assister me semble bien ressembler à une vexation gratuite et, c’est le plus grave, certainement inconsciente. C’est, surtout, l’idée que n’importe qui pourrait apprendre quelque chose de pertinent, utile, nécessaire, peut-être ! à un·e universitaire, qui me paraît dangereuse, tout en étant d’un mépris hallucinant pour le travail énorme que, comme mes collègues, je fournis jour après jour.  Lire la suite

Fem-fiction

Les différents mouvements féministes ont, bien plus qu’on ne pourrait le croire, beaucoup à retirer d’une étude approfondie de ce qui fait une fiction. Si la première vague reconnue, celle des années 1910, était principalement législative, et la seconde sociologique, entraînée par le M.L.F. et les publications de Questions féministes, leurs revendications s’appuyaient néanmoins sur une théorie de la fiction, non manifeste, mais encore latente. Comme tout mouvement politique, le féminisme a ses réalisations fictionnelles : des romans de George Sand ou de Virgina Woolf, régulièrement étudiés par les gender studies, aux dystopies de Margaret Atwood, très lue aujourd’hui, le féminisme se traduit non seulement par des romans, mais également par les représentations de mondes possibles.

738_442-l1024-h768

Lire la suite

Le féminisme est une révolution épistémologique

Ce n’est pas compter les coups qui est difficile, c’est penser que les femmes sont du monde qui compte.

(« Violences contre les femmes », [1997], in Un universalisme si particulier, 2010, p. 217)

Il est courant d’opposer militantisme et recherche scientifique. Ces deux champs de l’activité humaine s’excluraient ainsi mutuellement : une démarche scientifique serait neutre, et donc a-partisane, quand le militantisme, idéologique par définition, serait un point de vue fondamentalement a-scientifique, voire anti-scientifique. Une telle affirmation repose explicitement sur une croyance en une neutralité de la science, croyance qui en est bien une, et qui ne repose sur aucun fondement bien sérieux. Si le positivisme et le scientisme ont particulièrement répandu ces vœux pieux, ils n’en ont pas moins été exempts de critiques dès leur apparition au XIXe siècle, notamment chez Feyerabend. Mais c’est le féminisme dit de la seconde vague qui, dans les années 1970, étend et entérine la mort de la neutralité de la science : le féminisme a voulu et opéré une révolution épistémologique majeure, que l’on peut, pour le cas de la France, retracer rapidement dans les travaux de la scientifique féministe Christine Delphy. Lire la suite

Du texte comme une archive

Mes recherches renaniennes comme la situation politique actuelle m’inquiètent particulièrement ces derniers temps. Les hauts taux d’abstention, qui sont une prise de politique claire de refus de la vie politique actuelle bien plus qu’une fainéantise ou un désintérêt, me semblent laisser une vaste marge de manoeuvre à des politiques autoritaires et destructrices – dont la responsabilité ne peut en aucun cas être imputée aux abstentionnistes: ces politiques sont d’abord élaborées par des gens qui dirigent et les orientent, en toute conscience ou du moins en toute bonne foi. L’explosion électorale de la gauche à laquelle nous assistons risque d’éteindre les forces de gauche – ou de mener à des changements radicaux, encore inimaginables. La mauvaise santé de l’ESR, soumise à une pression manageriale certainement néfaste à la vie des idées comme à leur expression – m’inquiète dans le même temps. L’avenir semble des plus incertains ; peut-être nous faut-il croire la dystopie possible. Lire la suite