Interpréter, est-ce jouer ?

La gamification du monde va son train ; je la vois également dans le champ scientifique, universitaire ou pris dans un sens plus large. L’idée qu’interpréter un jeu, vidéo, jeu de rôle, ou une œuvre, littéraire ou cinématographique, serait soi-même jouer m’étonne un peu. Alors, interpréter, est-ce jouer ? Penser, réfléchir à une œuvre d’art (et je prends l’expression dans son extension la plus large), cela revient-il à pratiquer une activité ludique ?

Plusieurs choses peuvent en effet conduire à voir dans l’activité herméneutique un jeu: elle est plaisante, et son plaisir, potentiellement croissant, peut se confondre avec celui du moment ludique. Surtout, l’interprétation scientifique obéit à un certain nombre de règles, qui peuvent très bien être comprises comme des consignes de jeu: se dessine ainsi un espace interprétatif, correspondant à l’arène virtuelle ouverte par le jeu. La base même du jeu, la fiction lancée sur le mode du « et si ? » peut être une hypothèse scientifique, ensuite soumise à vérifications. Il est d’ailleurs possible, quoique la chose devienne plus compliquée d’imaginer une interprétation construite en collectivité – quand le jeu peut se pratiquer seul·e. Il est en outre tout aussi envisageable de ne pas tenir compte des enjeux carriéristes — nul besoin d’être de la profession pour interpréter, et le jeu se dispute de son côté à de très hauts niveaux de compétition. Lire la suite

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Y a-t-il un auteur dans l’œuvre ?

Mon ami Guillaume m’a fait remarquer, à juste titre, à propos de mon billet précédent, qu’il est périlleux de voir dans le joueur un co-auteur, et dans le jeu vidéo un exemple emblématique de l’œuvre ouverte d’Umberto Eco. Il distingue très clairement la création de l’interaction ou de la participation – et relègue ainsi, certainement, le joueur ou la joueuse à une place plus juste. Mais s’agit-il pour autant de revenir à l’auteur ? Oui, et non. Kojima est un point que j’attendais : oui, on trouve de grandes figures de développeurs, codeurs, parfois scénaristes géniaux, qui entérinent le mythe du grand homme, absolu créateur : nous avons besoin de récits, et nous sommes rassuré·e·s par ces figures. Les créations collectives ont ainsi souvent été oubliées ou attribuées : l’Illiade et l’Odyssée à Homère, qu’importe qu’il ait ou non existé. C’est le culte de l’individu, renforcé par les théories romantiques allemandes de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècles qui ont entériné une vision de la littérature – et plus des Belles-Lettres – dont nous ne parvenons pas à sortir ; pourquoi, sinon, s’attarder sur la parka de Houellebecq ? Parce que la création reste un mystère, on la recherche dans les replis des anecdotes, voire des routines, comme celle des actrices érigées muses. Lire la suite