De ce que les jeux vidéo apportent à la littérature

Les jeux vidéo sont maintenant ancrés dans le quotidien des pays riches. Ils ne constituent plus une nouveauté quelque peu exotique qui remplace le bridge ou le rami, mais un pan essentiel du quotidien, au point d’avoir entraîné l’apparition de leur science, encore émergente: les game studies. Les jeux vidéo ont aujourd’hui leurs scientifiques et leurs spécialistes, comme leurs événements universitaires: à partir du travail des équipes de développement et de nombreux défricheurs, la façon dont un jeu se joue et se construit, pose des questions et suscite des études. Lire la suite

Interpréter, est-ce jouer ?

La gamification du monde va son train ; je la vois également dans le champ scientifique, universitaire ou pris dans un sens plus large. L’idée qu’interpréter un jeu, vidéo, jeu de rôle, ou une œuvre, littéraire ou cinématographique, serait soi-même jouer m’étonne un peu. Alors, interpréter, est-ce jouer ? Penser, réfléchir à une œuvre d’art (et je prends l’expression dans son extension la plus large), cela revient-il à pratiquer une activité ludique ?

Plusieurs choses peuvent en effet conduire à voir dans l’activité herméneutique un jeu: elle est plaisante, et son plaisir, potentiellement croissant, peut se confondre avec celui du moment ludique. Surtout, l’interprétation scientifique obéit à un certain nombre de règles, qui peuvent très bien être comprises comme des consignes de jeu: se dessine ainsi un espace interprétatif, correspondant à l’arène virtuelle ouverte par le jeu. La base même du jeu, la fiction lancée sur le mode du « et si ? » peut être une hypothèse scientifique, ensuite soumise à vérifications. Il est d’ailleurs possible, quoique la chose devienne plus compliquée d’imaginer une interprétation construite en collectivité – quand le jeu peut se pratiquer seul·e. Il est en outre tout aussi envisageable de ne pas tenir compte des enjeux carriéristes — nul besoin d’être de la profession pour interpréter, et le jeu se dispute de son côté à de très hauts niveaux de compétition. Lire la suite

Candide au pays des savants

Après quatre années de thèse, et trois années de réflexion (intense) sur quelques métaphores renaniennes, j’arrive enfin à esquisser l’analyse que je développerai dans ma thèse: les métaphores chez Renan, finalement, n’en sont pas tant que ça. Un résultat aussi époustouflant devrait, si tout se déroule comme prévu, me permettre de boucler ma thèse, repenser la théorie de la métaphore et, au bas mot, conquérir le monde. Pour le moment, le travail reste lent et me mène, doucement, à repenser à une remarque que m’avait faite un collègue: mes étudiant·e·s, « l’homme de la rue » (je reprends ses termes) ont un avis pertinent, que les scientifiques devraient prendre en compte, et si j’écoutais réellement mes étudiant·e·s, je verrais bien qu’ils et elles m’apporteraient un nouveau regard sur le roman que j’ai choisi comme support de mon cours, Le Rouge et le Noir de Stendhal.

Je passe sur les aspects les plus insultants de cette remarque apparemment frappée du bon sens – partir du principe que je n’écoute pas mes étudiant·e·s, sans avoir jamais mis les pieds dans un de mes cours, ni avoir discuté avec une seule des personnes qui ont pu y assister me semble bien ressembler à une vexation gratuite et, c’est le plus grave, certainement inconsciente. C’est, surtout, l’idée que n’importe qui pourrait apprendre quelque chose de pertinent, utile, nécessaire, peut-être ! à un·e universitaire, qui me paraît dangereuse, tout en étant d’un mépris hallucinant pour le travail énorme que, comme mes collègues, je fournis jour après jour.  Lire la suite

Fem-fiction

Les différents mouvements féministes ont, bien plus qu’on ne pourrait le croire, beaucoup à retirer d’une étude approfondie de ce qui fait une fiction. Si la première vague reconnue, celle des années 1910, était principalement législative, et la seconde sociologique, entraînée par le M.L.F. et les publications de Questions féministes, leurs revendications s’appuyaient néanmoins sur une théorie de la fiction, non manifeste, mais encore latente. Comme tout mouvement politique, le féminisme a ses réalisations fictionnelles : des romans de George Sand ou de Virgina Woolf, régulièrement étudiés par les gender studies, aux dystopies de Margaret Atwood, très lue aujourd’hui, le féminisme se traduit non seulement par des romans, mais également par les représentations de mondes possibles.

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Faut-il être inscrit dans une communauté scientifique pour être scientifique ?

La récente polémique qui a eu lieu sur twitter entre le vidéaste Mandax de la chaîne zététicienne La Tronche en biais et la blogueuse féministe Valérie de Crepegeorgette m’a encouragée à écrire un article prévu de longue date, article qui vise à démontrer la révolution épistémologique opérée par le féminisme et en particulier par le féminisme matérialiste de Christine Delphy. Il me faut cependant reconnaître que le débat ne questionnait pas les apports épistémologiques de Delphy : il portait sur la scientificité de ses travaux, alors qu’elle est directrice de recherche au CNRS. Autrement dit : les ouvrages et les études de Christine Delphy peuvent-ils être considérés comme scientifiques alors qu’ils ne sont pas tous des articles (mais beaucoup en sont des recueils) et qu’ils n’ont pas été validés par la pratique du peer-to-peer ? Lire la suite