Le féminisme est une révolution épistémologique

Ce n’est pas compter les coups qui est difficile, c’est penser que les femmes sont du monde qui compte.

(« Violences contre les femmes », [1997], in Un universalisme si particulier, 2010, p. 217)

Il est courant d’opposer militantisme et recherche scientifique. Ces deux champs de l’activité humaine s’excluraient ainsi mutuellement : une démarche scientifique serait neutre, et donc a-partisane, quand le militantisme, idéologique par définition, serait un point de vue fondamentalement a-scientifique, voire anti-scientifique. Une telle affirmation repose explicitement sur une croyance en une neutralité de la science, croyance qui en est bien une, et qui ne repose sur aucun fondement bien sérieux. Si le positivisme et le scientisme ont particulièrement répandu ces vœux pieux, ils n’en ont pas moins été exempts de critiques dès leur apparition au XIXe siècle, notamment chez Feyerabend. Mais c’est le féminisme dit de la seconde vague qui, dans les années 1970, étend et entérine la mort de la neutralité de la science : le féminisme a voulu et opéré une révolution épistémologique majeure, que l’on peut, pour le cas de la France, retracer rapidement dans les travaux de la scientifique féministe Christine Delphy. Lire la suite

D’auteur et d’humilité dans les sciences

Les réflexions menées ces derniers jours sur l’auctorialité dans le jeu vidéo m’ont conduite à questionner plus largement le statut de l’auteur, mort ou pas. Des retours – pas si nombreux, quand on écarte les demandes d’éclaircissements – et réactions qui ont été laissés sur ma page, j’ai pu me rendre compte qu’il fallait toujours plus d’humilité quand, malgré toutes mes volontés de clarté, on me prête l’inverse de ce que j’ai voulu dire. Lire la suite

Voyage au bout de Renan

Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais plus rien à dire, maintenant que j’étais triste. Rien. C’est Marcellin Berthelot qui m’a fait parler. Marcellin, un étudiant, un savant lui aussi, un camarade. On s’était croisé à la pension Crouzet, puis plus lâchés ensuite. Un chimiste, un bon dieu en chambre, comme ils disent ! On se rencontre donc à la pension Crouzet. C’était après le dîner. On se met dans ma chambre, j’ai un poêle. Il veut me causer. Je l’écoute. « Restons pas ici ! qu’il me dit. Faut qu’on fasse la science ! » Alors je me dis, on va la faire ensemble. Voilà. « Cette bicoque, qu’il commence, c’est pour les tâcherons ! Viens par ici ! » Alors, on remarque qu’ils sont tous gâtés, les gamins de la pension, à cause de leurs parents ; faut tout leur faire, tout. Quand ils sont mauvais, pareil, faut qu’ils pensent être des bons ; c’est lui même, qui m’avait dit : « Les gamins du quartier latin, ils vous font des ronds de manche et de l’épate, mais dès qu’il faut faire la science, il n’y a plus personne ; la preuve, c’est qu’ils sont dans les amphis à se pavaner, et on trouve personne dans les labos. C’est ainsi ! Siècle de rhétorique ! qu’ils disent. Où ça ? Grands changements ! qu’ils racontent. Rien n’est changé en vérité. Ils continuent à s’admirer et c’est tout. Et ça n’est pas nouveau non plus. Des mots, et encore pas beaucoup, même parmi les mots, qui sont changés ! Deux ou trois par-ci, par-là, des petits… » Bien fiers alors d’avoir fait sonner ces vérités utiles, on est demeurés là assis, ravis, à regarder chauffer notre petite chaudière. Lire la suite

C’est l’histoire d’un mec…

C’est l’histoire d’un mec, il s’appelle Ernest, Ernest Renan.

Le type, c’est pas n’importe qui, y a plein de rues qui portent son nom, comme la petite à Asnières qui mène au bar PMU. Pas rien. Ernest, c’est un gars qui, quand il était petit, s’est dit — ou on lui a dit, plutôt — tiens, je vais être prêtre, alors il est parti à Paris, la grande ville, pour devenir grand prêtre dans un petit séminaire. Moi, j’étudie les sciences nat’ chez Renan, et dans le premier chapitre, on peut voir que des sciences nat’, y en a pas beaucoup, à peine il a lu Le Musée des familles avec les dinos, Jamais il en parle, des dinos ! Grosse déception pour moi. Lire la suite

L’étrange cas du docteur Eugène Doyen

Alors que la fin du XIXe siècle voit, depuis les années 1880, l’essor de la figure du savant fou, un médecin génial mais peu orthodoxe semble réaliser ce trope émergeant de la culture populaire. Eugène Doyen, chirurgien doué d’une extraordinaire coordination œil-main, accède à une première renommée sulfureuse par « l’affaire des greffons » : il tente d’immuniser deux patientes saines du cancer, en leur greffant des cellules cancéreuses. La chose tourne mal ; les patientes décèdent. Lire la suite