Nous sommes tou·te·s des romanticistes

La dénonciation de quelque discrimination que ce soit, sexiste, raciste ou classiste, conduit en général au spectacle stupéfiant d’éditos convulsifs, d’épilepsie télévisuelles et de chroniques outrancières. C’est que, voyez-vous, questionner seulement la dimension idéologique ou morale de l’art reviendrait, in fine, à le tuer. Le mythe de l’artiste ou de l’auteur ne souffrirait aucune de ces contingences bassement sociales: après tout, il semblerait que l’art ne soit pas fait pour être vu, lu, contemplé et partagé par un public, bien souvent plus divers que ne le laisse penser la simple notion de lecteur idéal que l’on trouve théorisé chez Umberto Eco.

C’est que le public remue, râle, s’organise et finit par produire ses propres fictions, au grand dam des au-teurs; c’est que les profs s’organisent pour refuser la grammaire sexiste et ouvrir le système des accords; c’est qu’on n’attend pas l’Académie pour pratiquer la langue, si possible inclusive. Les débats récents sur l’écriture inclusive, volontairement mal comprise et caricaturée, ont mis au jour la peur d’une remise en question d’un patrimoine (jamais d’un matrimoine), qui fonderait le socle d’un territoire et d’un roman national. C’est en réécrivant la fable Le Corbeau et le Renard de La Fontaine qu’on a voulu montrer que les féministes déformaient le passé et l’héritage français ! La Fontaine, considéré comme l’Homère français, n’a pas été un choix fait au hasard. Lire la suite

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Dénoncer le sexisme, est-ce tuer l’art ?

Dénoncer les dénonciations de sexisme en art devient une réaction courante, épidermique, depuis les manifestations accompagnant les sorties de Woody Allen ou de Roman Polanski, à l’étude des représentations sexistes au cinéma, nouvellement représentées par l’appel « Balance ton film », jusqu’aux appels à balayer les discriminations dont les femmes sont victimes dans le monde du cinéma. L’étude même des représentations peut se trouver critiquée par ceux et celles qui en sont les professionnel·le·s, comme Laura Kipnis, professeure de cinéma féministe. C’est alors la menace de la censure et du puritanisme qui pèserait sur l’art, la fabrique de l’œuvre et les grands génies, bien souvent aussi des grands hommes, qui se trouve agitée comme un chiffon rouge bien commode – exactement comme #Metoo est accusé d’encourager la délation.

Réduire la question du sexisme au cinéma et, plus généralement, en art, à une question de morale et de censure me semble d’une monumentale mauvaise foi; il s’agit en outre d’une grande réduction d’une question essentielle, celle de l’art, de ses représentations et de son public. La question est d’abord, et avant tout, artistique. Lire la suite

Woody Allen ou la fabrique du connard

Les faits sont connus: Woody Allen est accusé d’agression sexuelle sur sa fille Dylan Farrow. Sans revenir sur cette affaire incontestable, et pourtant contestée, je pense qu’il est nécessaire de se pencher aussi sur la filmographie d’Allen: comme pour Polanski, visionner ses films est en effet assez édifiant. J’ai, avant de partir aux États-Unis, voulu revoir Annie Hall et Manhattan, bien décidée à oublier la vie de l’artiste, pour me concentrer sur l’œuvre. C’est en fait impossible: l’œuvre d’Allen est taillée sur mesure pour le justifier lui-même – phénomène d’ailleurs mis en avant par Willa Paskin pour Louie de Louis C.K. La filmographie d’Allen est bien une vaste machine servant son auteur: elle est la fabrique du connard.

30345-Woody-Allen Lire la suite