À lui.

« Et quatorze ! »

Les jetons posés sur les petits pupitres, j’entends leur cliquetis, et je vois sur le visage de mes parents la concentration que demandent les combinaisons à venir – il faudra quelques tours avant de pouvoir poser les miens.

Devant moi les tisanes infusent, l’odeur de tilleul – avec un arrière plan douteux de foin humide – se répand. Les tasses se répartissent, le sac de pioche passe de main en main.

Parfois, je repense à cet épisode de Daria, qui m’avait suffisamment marquée pour que je m’en souvienne avec précision.

On avait beaucoup joué à ces jeux dits de société – souvent des jeux de famille, en tout cas pour l’enfant que j’étais. Ce ne sont pas exactement aux mêmes que je joue avec mes amis – et je reconnais à chaque fois leur style dans les jeux qu’ils choisissent, ou dans les stratégies qu’ils appliquent. Avec mes parents, nous ressortons les boîtes de mon enfance, plus calmement – ça m’est maintenant égal de gagner.

En piochant, je songe à cet épisode Daria où, dans une nouvelle écrite par la jeune fille, elle s’imagine en jeune femme, dans une étrange et apaisée scène de famille, où chacun et chacune est à sa place, juste un peu vieillie, autour d’une table et d’un jeu de cartes.

Je repense souvent à cet épisode, mais, pour la première fois, j’ai la sensation de vivre ce qu’il représente – le futur de mon passé, ou comment j’ai essayé de me projeter dans l’avenir imaginé par un personnage de fiction. Je regarde, en cherchant une combinaison de chiffres à déposer, une ombre sur le visage de mon père, et sa joie quand enfin il peut se lancer vraiment dans la partie.

C’est à lui de jouer.