Filles de trottoir

Longtemps j’ai voulu éviter les heurts. Sur les trottoirs, alors que la foule me bousculait, je m’excusais d’avoir été poussée: ma présence se faisait spectrale, ma marche acrobatique, et je revenais parfois à un équilibre précaire. Les déambulations me rappelaient quelque chose d’une inexistence, car je voyais bien que l’on ne me voyait pas, et que j’étais décidément fille de vitrière. La lecture me montra ce qu’avait de collectif cette répartition du trottoir, et de systématique la descente aux caniveaux de celles à qui l’on racontait qu’elles étaient les grandes bénéficiaires d’une générale galanterie. Lire la suite

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Le grand Oracle

Premier jour. Les préparatifs furent harassants et collapsiques. Quelques expédients mis de côté mais oubliés: il me faudra trouver de quoi me ravitailler sur la route, par un troc quelconque. Le grand oracle ne peut plus attendre: mes deux sacs sur les épaules, je franchis le seuil et j’entreprends la longue descente des sept ciels. Je parviens à éviter la zone des longs bavardages: ma mission doit rester secrète. Lire la suite

Le goût des bluettes

C’est souvent que je lance un vieil air de rockabilly, un petit Buddy Holly à montagnes russes ou une chanson pop franchement criarde qui crie de l’amour et de la haine – et ces choses-là se font au casque, pour le son et la discrétion. Le goût des bluettes reste honteux quand on prend de l’âge et du titre, sauf à écrire, au faîte de la gloire et de l’indécence, ses Confessions. Les petites bluettes qui s’enchaînent sont du kitsch fait ver d’oreille: c’est une des raisons de leur désamour, cette insistance à revenir. Lire la suite

Il pleut chez Will

Il pleut sur Paris comme il pleut dans les bandes dessinées de Will Eisner – avec plus d’éclaircies, aujourd’hui, entre deux métros. C’est de la déréliction qui tombe du ciel vide dans A Contract with God, et le trait s’en fait, paradoxalement, révélateur: c’est la pluie qui fait la forme le personnage, et qui s’étale en hypallage. Des torrents qui s’écartent des corps abattus comme des trombes, et les mettent en reliefs: c’est bien dans l’ombre que l’on trouve la lumière chez Eisner, celle du trait qui touche.

 

Toutes les histoires de fantômes

On n’aime jamais que ce que l’on croit voir, et dans ces vagues reflets se retrouvent parfois des éclats d’autres. Toi, c’est ton absence que je retrouve comme la manifestation la plus nette de ton corps, tes silences, qui pesaient comme des mensonges – cette peur d’être à charge, ces armes en réserve. On s’est aimés par des livres et des films, du papier transporté par kilos, dans des valises que je portais, seule, de gare en gare, d’un départ à l’autre, tentant d’habiter le monde. Lire la suite