Finir l’Infinie. Et recommencer.

Il semble impossible de se contenter d’une seule lecture de L’Infinie comédie, le colossal roman de David Foster Wallace. La densité et la monumentalité du livre laissent en effet pantois; l’enchevêtrement d’intrigues, compliqué par un ordre non chronologique, et de fréquentes interruptions pour les notes de fin de volume, constituant presque un volume parasite du premier.

La longueur de l’ouvrage, comme sa difficulté, participent évidemment du projet d’ensemble: il n’est de roman sur le divertissement, le divertissement à l’infini, qui ne puisse être justement mimé par la coercition ressentie face à la démultiplication d’intrigues. L’impossibilité de suivre linéairement, simplement, un fil déroulé à partir de la seule famille Incandenza rappelle ouvertement la dépendance au divertissement – comme la dépendance tout court. Lire la suite

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Les contes de fées sont-ils écrits pour les fées ?

Une de mes étudiantes a, dans une copie, considéré que Le Rouge et le Noir était un roman populaire, puisqu’il mettait en scène un ouvrier, Julien Sorel. Malicieusement, je me suis plu à écrire en marge cette boutade: les contes de fées sont-ils écrits pour les fées?

La remarque, si elle se voulait taquine, mérite peut-être d’être interrogée. Elle renoue en effet avec des questions à la fois actuelles et traditionnelles, notamment la question de la représentation des minorités et de l’identification du lectorat avec le personnage. Lire la suite

Dénoncer le sexisme, est-ce tuer l’art ?

Dénoncer les dénonciations de sexisme en art devient une réaction courante, épidermique, depuis les manifestations accompagnant les sorties de Woody Allen ou de Roman Polanski, à l’étude des représentations sexistes au cinéma, nouvellement représentées par l’appel « Balance ton film », jusqu’aux appels à balayer les discriminations dont les femmes sont victimes dans le monde du cinéma. L’étude même des représentations peut se trouver critiquée par ceux et celles qui en sont les professionnel·le·s, comme Laura Kipnis, professeure de cinéma féministe. C’est alors la menace de la censure et du puritanisme qui pèserait sur l’art, la fabrique de l’œuvre et les grands génies, bien souvent aussi des grands hommes, qui se trouve agitée comme un chiffon rouge bien commode – exactement comme #Metoo est accusé d’encourager la délation.

Réduire la question du sexisme au cinéma et, plus généralement, en art, à une question de morale et de censure me semble d’une monumentale mauvaise foi; il s’agit en outre d’une grande réduction d’une question essentielle, celle de l’art, de ses représentations et de son public. La question est d’abord, et avant tout, artistique. Lire la suite

Comment comprendre qu’il y a anguille sous roche ? (2) Stratégies littéraires

Après avoir appréhendé l’écriture d’une relation sexuelle dans Le Rouge et le Noir, voici maintenant quelques pistes permettent de décrypter la possibilité d’une relation sexuelle entre les personnages. Celles-ci peuvent se retrouver aux différents d’énonciation des textes : diégèse, narration, mais aussi par la stylistique. Lire la suite

Comment comprendre qu’il y a anguille sous roche ? (1) Le Rouge et le Noir

Jusqu’au XXe siècle, les auteurs voulant aborder des questions d’ordre sexuel se sont trouvés confrontés à l’épineux problème de la censure : comment éviter les problèmes de décence et d’outrage à la pudeur ? Rappelons que 1857 est l’année de deux grands procès pour outrage aux mœurs, celui de Madame Bovary et des Fleurs du mal (Flaubert gagne, Baudelaire doit expurger son édition). Rappelons également que les textes de Sade n’ont commencé à être édités officiellement qu’au XXe siècle par Pauvert, d’abord sous le manteau, et que J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian est officiellement toujours interdit en France.
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