Finir l’Infinie. Et recommencer.

Il semble impossible de se contenter d’une seule lecture de L’Infinie comédie, le colossal roman de David Foster Wallace. La densité et la monumentalité du livre laissent en effet pantois; l’enchevêtrement d’intrigues, compliqué par un ordre non chronologique, et de fréquentes interruptions pour les notes de fin de volume, constituant presque un volume parasite du premier.

La longueur de l’ouvrage, comme sa difficulté, participent évidemment du projet d’ensemble: il n’est de roman sur le divertissement, le divertissement à l’infini, qui ne puisse être justement mimé par la coercition ressentie face à la démultiplication d’intrigues. L’impossibilité de suivre linéairement, simplement, un fil déroulé à partir de la seule famille Incandenza rappelle ouvertement la dépendance au divertissement – comme la dépendance tout court. Lire la suite

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Les contes de fées sont-ils écrits pour les fées ?

Une de mes étudiantes a, dans une copie, considéré que Le Rouge et le Noir était un roman populaire, puisqu’il mettait en scène un ouvrier, Julien Sorel. Malicieusement, je me suis plu à écrire en marge cette boutade: les contes de fées sont-ils écrits pour les fées?

La remarque, si elle se voulait taquine, mérite peut-être d’être interrogée. Elle renoue en effet avec des questions à la fois actuelles et traditionnelles, notamment la question de la représentation des minorités et de l’identification du lectorat avec le personnage. Lire la suite

La réalité. C’est la peur allée. Avec le sommeil.

Les cris d’effroi et les étonnements devant les questions posées à Virginie Ettel, partie civile contre Georges Tron, par le président de la cour Régis Jorna, ont pu mener à des commentaires divers – ces questions étaient-elles déplacées, utiles, le ton convenable et adapté, la culotte bien placée, et tout cela ne serait-il pas, finalement, normal. Après tout, Georges Tron est un Monsieur si respectable ! Et il y aurait des confusions dans les dates.

Cette stupéfaction me laisse assez pantoise. Qui doute réellement du parcours scandaleux et humiliant des victimes de viol quand, par une série de miracles et d’acharnements, elles finissent par avoir le droit – le droit ne devrait-il pas être juste ? – de finir par témoigner aux assises ? Lire la suite

Je suis d’éther.

Quelque chose qui se balance et me ballote, à flots doux, à mots roux. Je regarde le plafond, plus si blanc, l’ombre de mon ombre dans la peinture acrylique.

Quelques chagrins qui vont et qui viennent, un autre reflux, même si je sais que la douleur se partage et nourrit les colères. J’en reste là, toujours allongée, toujours remuée, un vague à l’âme qui devient une idée que je ne veux pas parler; un mal à l’âme qu’il faut calibrer, dont il faut ressentir les contours anguleux, une peine qui ne passe pas. Lire la suite

Candide au pays des savants

Après quatre années de thèse, et trois années de réflexion (intense) sur quelques métaphores renaniennes, j’arrive enfin à esquisser l’analyse que je développerai dans ma thèse: les métaphores chez Renan, finalement, n’en sont pas tant que ça. Un résultat aussi époustouflant devrait, si tout se déroule comme prévu, me permettre de boucler ma thèse, repenser la théorie de la métaphore et, au bas mot, conquérir le monde. Pour le moment, le travail reste lent et me mène, doucement, à repenser à une remarque que m’avait faite un collègue: mes étudiant·e·s, « l’homme de la rue » (je reprends ses termes) ont un avis pertinent, que les scientifiques devraient prendre en compte, et si j’écoutais réellement mes étudiant·e·s, je verrais bien qu’ils et elles m’apporteraient un nouveau regard sur le roman que j’ai choisi comme support de mon cours, Le Rouge et le Noir de Stendhal.

Je passe sur les aspects les plus insultants de cette remarque apparemment frappée du bon sens – partir du principe que je n’écoute pas mes étudiant·e·s, sans avoir jamais mis les pieds dans un de mes cours, ni avoir discuté avec une seule des personnes qui ont pu y assister me semble bien ressembler à une vexation gratuite et, c’est le plus grave, certainement inconsciente. C’est, surtout, l’idée que n’importe qui pourrait apprendre quelque chose de pertinent, utile, nécessaire, peut-être ! à un·e universitaire, qui me paraît dangereuse, tout en étant d’un mépris hallucinant pour le travail énorme que, comme mes collègues, je fournis jour après jour.  Lire la suite