Filles de trottoir

Longtemps j’ai voulu éviter les heurts. Sur les trottoirs, alors que la foule me bousculait, je m’excusais d’avoir été poussée: ma présence se faisait spectrale, ma marche acrobatique, et je revenais parfois à un équilibre précaire. Les déambulations me rappelaient quelque chose d’une inexistence, car je voyais bien que l’on ne me voyait pas, et que j’étais décidément fille de vitrière. La lecture me montra ce qu’avait de collectif cette répartition du trottoir, et de systématique la descente aux caniveaux de celles à qui l’on racontait qu’elles étaient les grandes bénéficiaires d’une générale galanterie. Lire la suite

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Laisse rouler les filles

C’est peut-être l’apparition de la musique de fin qui fournirait une des portes d’entrée – ou de sortie – de Death proof, ou Boulevard de la mort (2007). Après les multiples carambolages qui signent l’inscription dans le genre du film de courses-poursuites, et le tabassage de Stuntman Mike, le chauffeur psychopathe carambolant les jeunes filles qu’il croise sur la route, c’est une musique enjouée qui se lance: une reprise, en plus punchy, du vieux tube de France Gall, « Laisse tomber les filles ».

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Et je l’ai giflée.

Il n’y a pas de sensation de puissance – il n’y a que le pouvoir, réel, celui qui permet de faire plutôt que de ne pas faire, et l’empowerment est la pire des illusions. Pas de pouvoir dans l’indirect des alcôves – s’il faut se lover dans le rose bonbon, c’est qu’il n’y pas de pouvoir: le pouvoir ne se conditionne pas. Se flanquer de deux échasses pour sentir, dans la tension de la jambe et de la voûte plantaire, l’illusion d’un pouvoir, c’est confondre le choix d’une contrainte dépassable et la puissance: c’est aimer se mettre des bâtons dans les roues pour le plaisir de ne s’élancer que le galbe du mollet. Lire la suite

Attention, désespoir

On n’oublie jamais de reprocher aux femmes leur bavardage, et toujours en des termes choisis – c’est qu’elles piaillent, gloussent, mais énoncer des choses sensées, il ne faudrait pas y songer, d’ailleurs, on ne leur en laisse pas le temps. C’est que la parole, c’est sacré: les femmes en diront toujours trop, et pas ce qu’il faut. On y a mis de nouveaux mots, pour dire ces choses et les faire entendre, comme Manterrupting – ça vient de là-bas, ça permet de se marrer sur les inventions qu’on n’arrête plus, et on parle du mot et pas de la chose.
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Le temps de l’innocence

Il a longtemps été courant de regretter la perte d’innocence des jeunes filles, comme celle, et peut-être plus durement, des vraies femmes – Beauvoir s’en faisait déjà l’écho. Si on n’ose plus, ou plus trop parler d’innocence, l’idée reste: à voir les cris d’orfraie sur les pratiques sexuelles des jeunes gens, la surveillance des vêtements des jeunes filles ou les fantasmes pédopornographiques (des femmes toujours plus jeunes, plus glabres, plus lisses), l’innocence reste une valeur sûre. Lire la suite