Le moche, le triste et le raté.

Y a des jours, comme ça, où tu te retrouves serrée entre trois bonshommes debout dans le métro, à regarder vers tes pieds, encore ailleurs – tes stations, c’est pas que tu portes ta croix, mais t’aimerais bien changer le scénar, on dirait pas dérailler, juste dire ailleurs ça serait déjà pas si pire.

Tu te sens comme entre les trois bonshommes, à craindre l’effet billard qui fait flipper, à chercher du coin de l’œil une porte de sortie – on saute pas de la rame qui marche, et toi tu restes à attendre la suite, à courir d’un rencard à là où il aurait dû se produire, les doigts dans la gueule les sanglots dans les mots – paraît que ça remue quand tu sens que ça s’enlise, et que tu vois les trois types qui se rapprochent. Ça te suit quand t’avances, et même chez toi t’as l’impression qu’ils sont là – avec le roulis du métro, et ta gerbe que tu portes en étendard depuis le matin, non pas d’aujourd’hui, le matin de chaque matin, parce qu’il faut se sortir de soi-même pour mettre un bout de nez dehors, quand même l’ascenseur est une cage.

Le moche, le triste et le raté continuent à te suivre dans les jours d’amertume, à te dire que vous allez vous lancer une ptite belote, tous les quatre, à regarder comment le vent merdouille dans les feuilles mortes qui bougent pas beaucoup.

La vaisselle.

Et L., debout dans la cuisine, sentit derrière elle les mains qui ne l’enlaçaient pas, le repas qu’elle mangerait seule, ce soir, en laissant un petit tupperware dans le frigo, quelque chose de rapide à réchauffer. Elle verrait peut-être sa silhouette passer dans le lit, au détour d’un rêve, un soupçon de lui, avant qu’il se lève – L. le voyait si peu, ces derniers temps. Elle chantonnait, tout bas, une chanson à elle-même qu’elle s’inventait au fur et à démesure, pas très bien accordée, un de ses petits plaisirs qu’elle se donnait. Elle sentit un souffle la frôler, étira son dos dans l’attente de chatouilles, ou de mains sur ses hanches, d’une ombre qui passerait sur son cou.

La nuit était tombée dans la cuisine; elle eut un instant l’impression de voir une ombre assise près de la table, rangea la vaisselle et partit se coucher.

Mes chères sœurs (2).

Écoutez, mes chères sœurs, des sanglots qui remontent

La longue litanie des mortes de faim, des mortes de travail,

Des mortes d’amour

et parmi elles toutes leurs noms

Comme en moi gravés, les lettres de leurs douleurs

Les sanglots tus les cris poussés

Les flammes de leurs désirs, et celles qui les ont emportées.

Écoutez, mes chères sœurs

Les toutes de mon cœur

Celles qui sont parties, cendres des bûchers,

Celles dont nous rallumerons les espoirs, ensevelies dans leurs cuisines,

Écoutez mes chères sœurs, les cris d’agonie

les cris de fureur

Que poussent les mortes de l’histoire,

Les enterrées des chambres, les emmurées vivantes

Je veux dire vos noms, je porte vos douleurs

Écoutez mes sœurs ce quelque chose qui monte

Ces furies qui grondent leurs mots qui tonnent

Écoutez les furies psychopompes,

qui rappellent les vengeances frustrées, les crimes oubliés

Entendez leurs pleurs, écoutez leurs rages

venez mes sœurs

Pour le grand brasier.

Un plateau.

Et tout, sur le plateau des attentions, servi au petit bonheur la chance, en scrutant les humeurs, en guettant les oscillations de bonheur – ceci pas vu, ceci oublié, le reste écarté, là, un petit merci, bougon devant la télé, et si tout va bien, on éteindra la lumière plus tard.

Tout sur un plateau, disposé d’avance dans mes songes, à charge de bonheur mes bras lourds de courses, surtout quand l’ascenseur était en panne, et le ménage fait pour ne plus avoir à le faire, du moins quand il sera là – après, il faudra bien, il est si peu soigneux.

Tout mon attention sur ce plateau, la balance penche mal quand on le tient tout vers lui, à bouts de bras épuisés, bêtes attentions offertes en espoir d’un regard – la balance penche jusqu’à sa chute – et c’est moi en morceaux sur le sol.

En repensant à ce plateau tendu par mes espoirs, moi penchée devant tes attentes, c’est ta tête que j’y vois.