Ces minorités qui comptent.

On parle, bien souvent, des populations minoritaires, souvent pour désigner les forçats des confins des villes, les damnées des cuisines ou les relégués de toutes sortes. La qualification semble évidente: on voit que des noirs, des arabes, des femmes (de toutes origines), il y en a peu quand on parle de pouvoir, quand on regarde la télévision ou quand on lit les journées: c’est qu’ils et elles sont peu, si ce n’est peu de chose. Lire la suite

Mes sœurs.

« Il m’est bien souvent arrivé, mes sœurs, de rester le soir dans la cuisine éteinte, à regarder la nuit engloutir les marmites sales, en espérant les voir se dissoudre dans l’obscurité. L’or qui disparaissait à travers les persiennes me rappelait, presque chaque soir, la fin de chaque journée, et la profondeur des nuits à domicile – et je rêvais de faire de ma cuisine un royaume, ni sale, ni immaculé, mais impénétrable et périlleux. De temps à autre une corneille vaquait sur le toit au-dessus de ma fenêtre, comme pour me rappeler qu’il me fallait ordonner des lieux qui ne m’appartenaient pas.

Alors, une casserole après l’autre, soulevée écumante, c’est dans les débordements, couvrant les affpops venus du salon, que je m’esquissais un royaume, non d’espace mais de temps, volé à l’assignation quotidienne. »

Au quatrième.

Le lendemain du troisième jour, je me croyais forte je me sentais amoureuse,

Et dans sa chambre on a fait l’amour, et je sentais que je le voulais – même si je ne comprenais pas encore que vouloir, c’est savoir ce que d’autres ont fait de nous,

Quand on vit de l’écume des mythologies et des affiches publicitaires,

Dans un monde qui dépasse ce que l’on peut imaginer, du bas de seize années de lectures et de solitudes, dans l’ombre de sa vie.

Allongés, il me parlait, je l’écoutais, cette langue doublement inconnue – l’allemand, que je n’aurais jamais qu’appris, celle des oreillers que je découvrais,

Et il a mentionné l’ombre dans laquelle je me trouvais reléguée, sa vie là-bas et moi juste ici.

J’ai tourné la tête, en regardant le sol – je ne comprenais plus ce qu’il disait.

J’ai regardé cette larme, le long de mon cou le long de mon bras

Jusqu’au sol.

Et je l’ai mouché.

On savait que ce serait le dernier soir, et déjà tout le monde pleurait dans l’école – le lendemain, on fermait les sacs à dos et à bandoulière, tout le monde dans les trains. L’effervescence des couloirs, comme une grande boum qui s’éternisait – et nous deux, de retour dans sa chambre, mon sac déjà lourd, déjà prêt dans la mienne.

Restait deux trois bricoles, des mots échangés – lui n’a rien pris de ce que je lui donnais, seulement l’intangible, le reste laisserait des traces malcommodes. Quelques mots dans un de mes carnets, un numéro de téléphone que j’ai mal recopié, deux photos imprimées à la va-vite, et mon linge sale, de celui qu’on met des années à déballer en famille.

Je ne sais plus tellement ce qui s’est passé dans cette nuit, qui ressemblait aux sensations des autres, avec ma tristesse insondable par-dessus que je repoussais, comme lui je n’avais pas su – et, avant elle, dans ce crépuscule de la mémoire, lui, bêtement assis sur sa chaise, moi, debout à son côté, un de ces tableaux flamands où tout semble figé dans une idiote domesticité, ses larmes coulant à gros sanglots, son désespoir en pensant à son amie, juste le nom d’une ombre, et sa certitude d’être, sinon le diable, du moins diabolique – point trop d’orgueil.

Et moi, d’une main que je ne me connaissais pas, j’ai regardé ce visage rouge et grimaçant, et je l’ai mouché.

En route.

Et on commence la grande épopée – on va tenter d’entrer dans un bus.

Cinq minutes d’attente encore, et tout le monde se presse déjà… Le départ est cahotique –moi-même suspendue tout en pesanteur.  Les embarras banlieusards ont raison de moi: je descends sitôt le pont passé – encore 4 kilomètres jusqu’à Auber, le crachin remplaçant maintenant la queue diffuse.

Une cigarette, un coup de fil: je pars à la recherche de mes quelques reliquats d’humanité, pensant à cette femme qui n’a pu supporter que j’ai un corps, et qui l’a méthodiquement élimé en coups de sac adroitement placés.

La route est droite, mais la pente est raide, me dis-je, cherchant en vain le paquet de mes cigarettes, probablement tombé dans une des flaques que j’ai pris soin d’éviter.
La matérialité des corps se fait plus dense au fur et à mesure de ma marche – crachin dehors, crachin dedans, j’envisage un renoncement, un retour, la couette salvatrice et les charmes du chocolat, dégustés dans un élevage de chèvres, loin de toute civilisation.
Il me reste le cruel espoir de la pente descendante, cruelle allégorie de mes peines de cœur, de corps et d’encore marcher.
Plus loin, j’entends le clairon salvateur : le bus que j’ai quitté, sitôt rattrapé sitôt semé, une foule en maladie auto-immune.
Je poursuis ma route, slalomant entre les nids de poule et les poussettes – un coup un livreur, un coup un éboueur. J’esquive, non sans torsion, un sdf qui simule l’ivresse pour me toucher la poitrine.
Il reste, au fond de ma besace, quelques vivres dont la pensée me réconforte, ta chemise dont le col dépasse de ton pull, ta voix dont je ménage le souvenir.
La première station qui aurait dû me permettre une téléportation douloureuse est fermée: quelques errements m’offrent enfin l’accès à la tristesse des couloirs.