Deux chemises

Deux chemises qui ont accompagné mon père cette année – car aujourd’hui, cela fait un an qu’il a fait l’échographie du truc au pancréas, et demain, ça fera un an que je sais aussi, et je me rappelle de la cuisine dans laquelle j’étais et qui a, d’un coup, comme perdu ses couleurs.

La chemise qui l’a accompagné cette année, c’est celle qu’il a mise à partir de sa deuxième séance de chimio – pour la première, il avait gardé un tee-shirt comme tous les jours, mais on lui a expliqué que ce n’était pas commode, pour la chambre dans l’épaule et les injections, surtout qu’après la clinique il gardait encore tout son barda 48h, en rentrant avec ses doigts pleins de platine qui le rendaient sensible au froid – ça l’avait fait marrer que je le surnomme Edward aux mains d’argent.

Cette chemise, un vieux truc assez doux, assez ringard, avec le confort des habitudes, il avait fini par la détester – celle-là, je la détruirais quand tout ça sera fini, qu’il m’avait dit un jour.L’autre, c’est celle que je lui ai choisie, la veille de sa mort, ce 6 juillet après-midi, et qu’il avait beaucoup portée aussi. Je l’ai regardée longtemps, suspendue à une perche de perfusion, avant de m’endormir à ses côtés.

J’aurais aimé qu’on fasse de cet anniversaire une victoire, comme ce genre de cancer en donne si peu, et celle-là n’a pas été pour nous – il a juste doublé l’espérance de vie au diagnostic, 10 mois même pas 11. Alors ce soir, on a brûlé sa chemise dans une vieille cocotte, alors que l’autre a déjà brûlé avec lui, pour la détruire avec plus de panache qu’il n’aurait fait, s’il avait pu.


Deux chemises, bien des dossiers, et une année dans le genre intense.


Il commence à me manquer, mon Papa.

« Enfin chez moi ! »

« Enfin chez moi ! »

Et ce n’était pas peu dire. Il lui avait fallu supporter la vie en colocation, à partager une cuisine minable et un salon décati, pendant des années avant de pouvoir se retrouver, à force de privations, chez elle. Oh, ce n’était pas un palace, elle n’en demandait pas tant ; juste un peu plus qu’une chambre à elle aux murs en papier avec des voisins à l’insomnie bruyante, incapables de prévoir le besoin quotidien d’occupation d’un chien ou d’enfants ; un peu plus qu’une cuisine d’où disparaissent, sans prévenir, ses denrées, comme dans un mauvais film d’horreur. Elle avait vécu dehors, quand elle n’était pas recluse dans sa chambre, simulant une solitude et un calme qu’elle trouvait enfin.

Lire la suite

Papa,

J’ai déjà pu dire quel papa extraordinaire tu as été, ce premier jour où on t’a dit au revoir. Maintenant qu’il faut que tu t’en ailles, c’est de toi et moi que je voudrais parler, et de ce qu’on a vécu, toi en Zappapa moi en fille-à-papa, pas tout à fait misandre mais fille de Philippe et de Solanas, et de ce qu’on a vécu cette année, quand le polisson s’est installé avec nous.

Lire la suite