2030

Dans le métro qui poursuivait sa route, le sac sur ses genoux – encore un homme à côté d’elle qui ne savait pas tenir les siens. Les panneaux indiquaient pourtant depuis dix ans qu’il fallait laisser un siège sur deux libre, et appliquer les gestes de distanciation sociale – mais les stickers, rapidement arrachés devant l’affluence, étaient aussi oubliés que l’idée même de confort dans les transports en commun.

Elle se retenait de faire une remarque, se contentant d’une moue derrière son masque, qui esquissa à peine une buée sur ses verres de lunettes. Elle savait qu’il lui fallait rentrer rapidement : son autorisation de sortie allait périmer, et l’accès à son quartier et aux courses qu’il lui fallait récupérer serait encore compliqué par un retard non justifié. Elle pensa rapidement à activer popcov, avant de se rappeler qu’il n’était plus possible de désactiver l’application gouvernementale installée d’office à chaque mise à jour de son téléphone – elle avait tenu, mais la dernière version d’autogouv ne lui avait plus laissé le choix si elle voulait sortir de chez elle.

Au moins, s’il est contagieux, je serais vite prévenue, se consola-t-elle rapidement, en tentant de regagner un peu d’aisance.

Posé sur le sac en équilibre sur ses genoux, un livre sur lequel elle ne parvenait à se concentrer, agacée par ces genoux, distincts des siens, mais qui les heurtaient en même temps qu’elle. Souffler fut inutile : son regard ne voyait que celui de l’autre, étalé, contemplant les parois des tunnels du métro, et rien n’y faisait – elle n’existait pas. Les yeux maintenant dans le vague, elle se lançait dans une errance toute oculaire, sans s’attarder sur aucun visage – les gens sont si susceptibles. En face d’elle, une femme sans âge, qui semblait pouvoir lire, et son sac posé à côté d’elle sur le siège, retenait son attention. Il était entrouvert comme le sont les promesses auxquelles on voudrait croire, laissant deviner dans sa béance un papier, visible pour qui voulait voir, sur lequel était écrit des mots, non ceux que l’on note pour soi dans des carnets, mais, en grandes capitales, tracées au feutre noir sur le papier à petits carreaux. Elle ne parvenait pas à lire, elle tourna la tête, repoussant le genou, sans même s’en rendre compte, de son pénible voisin – un grognement lui répondit – et se concentra, malgré l’indiscrétion, sur le papier. Un mouvement la fit frémir : une main sur le sac le fit mouvoir, apeurant celle qui se savait impolie, la femme toujours plongée dans son livre, le mot maintenant bien lisible :

MA SŒUR, TU N’ES PAS SEULE. LE FÉMINISME POUR NOUS TOUTES.

LE PRIVÉ EST POLITIQUE.

Intriguée, elle leva les yeux sur sa voisine, qui ne bougea pas. Les yeux à nouveau sur le papier, un peu chiffonné, elle se demanda si ses mots s’adressaient à elle, elle parmi d’autres, et ce qu’ils pouvaient signifier. Un nouveau regard lancé vers sa voisine, audace qu’elle ne se serait pas imaginée, sans qu’aucune rencontre ne se produisit. Un nom de station fut annoncé ; elle regarda la femme reprendre son sac, se lever et descendre, sans lui dire un mot, mais lui lançant, depuis le quai, un sourire.

En rentrant chez elle, après avoir débloqué autogouv (visage scanné, interaction policière par webcam, elle se lassait de cette routine qui oubliait les retards de métro), elle repensa, après avoir préparé le repas et fini la vaisselle, à ce mot qu’elle avait vu. Qui pouvait être cette femme ? Comment pouvait-elle s’adresser à elle, alors que ce mot avait déjà été écrit ? Mais elle l’avait bien sorti devant elle… Depuis qu’elle ne pouvait plus se rendre au travail qu’un jour par semaine, son mari refusant de garder davantage leurs enfants, elle avait dû accepter la proposition de passer à 50% – en réalité plutôt 75%. Cela lui permettait de s’occuper des devoirs des enfants, qui savait maintenant lire pour la grande, ça ne serait plus si long. L’école ne fermait ni n’ouvrait : elle pouvait les déposer, deux fois par mois chacun, la peur au ventre, en espérant qu’ils n’enlèvent pas leurs masques qui les exclurait pour de bon. La grande l’aidait déjà, et ne voulait plus sortir : elle mettait les bouchées doubles pour celle-là, il lui faudrait pouvoir ne pas finir dans les trois filières maintenant réservées aux femmes – les destins d’hommes s’étaient presque fermés pour elles.

En bordant sa grande – si petite – elle lui murmura ses mots : ma fille, tu n’es pas seule.

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