L’escalator.

M. se tenait en haut des marches, il leva le pied et amorça sa descente. Il aurait voulu ne pas toucher la rampe, mais la légère sensation de vertige qui le saisit quand son regard embrassa le vaste vide devant lui l’y contraignit et, sa main accrochée à la rambarde poisseuse, il s’efforçait de rester bien à droite – il appréhendait d’accélérer une descente aussi profonde, et il avait le temps de suivre le rythme de l’escalator. Au loin, il lui semblait entendre la scansion des escaliers repliés, un long ruban d’acier – tac tac tac.

Il se laissait porter par le flux, laissant sur sa gauche passer des impatients, se sentant le regard en dedans, voyant à peine les quelques voyageurs bloqués, encore une qui ne sait plus sortir, se dit-il avec un peu de peine, songeant à L. qui, de rester si souvent à la maison, était souvent effrayée à l’idée de retourner seule dans la rue, et n’y allait presque plus. Il lui arrivait toujours des choses invraisemblables les rares fois où elle sortait, et M. ne pouvait s’empêcher de penser que c’était le manque d’habitudes, la rareté des occasions, qui la déraillait quand elle retrouvait des routines perdues depuis longtemps; une autre, comme L., aurait oublié les usages tacites des escalators, à droite pour suivre le rythme, tac tac tac, à gauche pour l’empressement.

En laissant l’escalator le guider dans les profondeurs métropolitaines, M. vit des visages étrangement tournés dans sa direction, se rapprocher alors que lui descendait. Le bruit de l’escalator lui sembla d’un coup plus fort, plus qu’un roulis, un hachoir retombant, tac tac tac, les hommes en dessous de lui comme agglutinés, étrangement à l’envers, tac tac tac, brusquement comme remontant, il vit des mains accrocher les rampes et, en face de lui, son voisin d’un degré retourné, la bouche déformée, les yeux ronds, tac tac tac, le bruit était maintenant assourdissant, et M. vit une foule remonter, pendant qu’il continuait de les descendre, l’escalator. Un homme, plus grand, avait réussi à pousser d’autres, et s’approchait de sa hauteur, quand le bas de l’escalator échappait à ses regards. L’étroitesse du couloir n’était qu’à peine élargie: de bas jusqu’à sa hauteur toujours plus basse, face à une cohue qui se tournait vers lui, et il commença d’être dépassé alors qu’il leva un premier talon, tac tac tac, cherchant à inverser sa marche, gravissant à reculons l’acier qui persistait à descendre, la main toujours sur la rampe toujours poisseuse, et il vit, suivant la trace d’un homme plus bas, la trace de son trajet se dessinant derrière lui, avec des reflets carmin. Ses pieds le coinçaient dans la marche, ne sachant pas comment opérer un demi-tour pour fuir ce dont il ne savait rien, il entendait juste, se répercuter contre la faïence des carreaux, le bruit lui fracassant les oreilles TAC TAC TAC et sentit d’autres hommes l’écraser, le repousser contre la rambarde, l’aidant à amorcer un quart de tour, il entendit crier TAC TAC TAC la foule remontant TAC TAC TAC quelque chose se briser, un trou au milieu des gens ramenés du couloir en courant TAC TAC TAC, l’escalor était suffisamment descendu pour qu’il en voie l’embouchure et ceux qui arrivaient jusque dans l’escalator descendant, remontant, une tête qui disparut au milieu d’une cohue.

Et il la vit, elle.

Et les autres, d’abord dans un reflet de la faïence, des silhouettes noires chargées, avançant lentement, avec un chariot TAC TAC TAC et il vit dépasser du couloir un bras, et il réussit à se tourner dans les hommes qui s’élançaient, refoulé par une foule maintenant plus rapide que l’acier des marches, il n’entendait plus que le bruit, maintenant, sans les répercussions mais le bruit brut TAC TAC TAC à ses oreilles brutes, et un type qui, derrière lui, ne pouvait se dépêtrer de ce corps si désarçonné, plaça sa main dans son dos, un peu dans le creux, et de cette impulsion M. réussit à enfourcher les marches, lança un surplace décourageant, commença à reprendre de la hauteur, quand l’escalator, coincé par l’entassement déjà du bas des marches, s’arrêta, et M. remonta, marche à marche, sous les balles qui explosaient autour de lui la faïence des carreaux, et il lui fallut enjamber du monde dans du monde, foule disséminée parvenue en haut – elles avaient disparu, en bas.

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