Vers un transhumanisme prolétaire

Les transformations corporelles des êtres humains conduisent la plupart des observateurs et des critiques à considérer que nous allons, à grand pas, vers une ère transhumaniste. La grande partie de ces mêmes commentateurs soulignent, à raison, que nous sommes déjà dans une société transhumaniste : les pacemakers ou prothèses de hanche font des hommes-machines, la connectivité de nos appareils de téléphonie ou de nos tablettes nous relient en permanence à des machines, qui sont des prolongements de nous-mêmes, et à un réseau global. Il y a ainsi une augmentation des capacités physiques humaines, par le prolongement de la durée de vie, l’amélioration du quotidien, l’externalisation de la mémoire ou l’automatisation industrielle des tâches.

Ces avancées technologiques nous conduisent, parallèlement à l’augmentation des possibilités de l’intelligence artificielle, à déjà évoluer dans un monde transhumaniste avancé.

Si le transhumanisme est déjà le quotidien d’une bonne part de l’humanité, les appréhensions soulignent toujours l’arrivée d’une « société à deux vitesses », dans laquelle une frange riche et privilégiée aurait les moyens de ces prothèses et extensions, et accèderait à un statut de surhumain, de surhomme, quand l’immense majorité de la population serait exclue de ces évolutions, reléguée aux marges et diminuée par son incapacité sociale et financière d’investir dans des corps améliorés. Cette idée me semble bien trop simpliste, et finalement trop optimiste.

Le transhumanisme déjà présent est un fait d’une part assez importante des quelques nations riches, mais elle n’a pas pour seule utilité le confort et le bien-être des plus privilégié•e•s. Elle correspond surtout à un besoin d’entretenir et d’améliorer la force de production d’une part importante de la population par le capitalisme : elle est à la fois un investissement dans les nouvelles technologies capitalistes et un ressort de son maintien. Les transhumains sont aussi des outils de travail.

Il me semble plutôt voir dans ce dernier état d’un transhumanisme à grande échelle le prolongement de l’idée marxiste de l’homme appendice de la machine : la fusion de la machine et de l’humain, c’est-à-dire la transformation, au moins partielle, de l’humain en machine est ainsi un nouveau stade de l’aliénation du monde prolétaire.

Il est résolument utopique de penser que le transhumanisme peut améliorer la vie des humains, quand bien même il ne s’agirait que d’une infime partie de l’humanité; il est au contraire certain que le transhumanisme affectera différemment les classes sociales, et sera dans certains cas une nouvelle oppression des travailleurs, et dans d’autres un choix distinctif et qualifiant.

Le monde des travailleurs du sexe, qu’il s’agisse de la prostitution ou du porno, est à cet égard révélateur de cette métamorphose des corps. Les transformations corporelles ne sont pas un simple choix, mais bien souvent un investissement. Refaire une poitrine, épiler un corps, pratiquer une vulvoplastie ou incorporer un implant pénien sont des pratiques coûteuses, pratiquées comme des investissements. Une amélioration corporelle, si elle peut avoir un bénéfice personnel, esthétique, susciter un empowerment, est aussi un investissement financier, qui ouvre une meilleure identification, plus de contrats ou de transactions, qui peuvent également être mieux rémunérés. La modification corporelle permet une amélioration économique et sociale, mais dans le même temps, elle peut enfermer, plus ou moins visiblement, dans un corps déterminé par une pratique professionnelle. Les augmentations mammaires importantes peuvent ainsi se révéler des marqueurs sociaux.

Le transhumanisme qui nous attend ne sera pas seulement un transhumanisme des élites, qui relèguerait la plus grande part de l’humanité à sa nature triviale et imparfaite; il sera au contraire bien plus diffusé dans la société, et en même temps un marqueur social irréversible. Plus que l’extrême sélection génomique, que postule un film comme Bienvenue à Gattaca, c’est la transformation des corps pour les adapter aux exigences du monde du travail qui se profile. Il n’est pas question d’imaginer un système étatique dans lequel il deviendrait obligatoire d’être opéré•e, mais un chômage haut, des investissements chirurgicaux réduits par leur banalisation et leur accès en soins low costs auraient tôt fait de rendre ces possibilités nécessaires. On peut ainsi imaginer des implants sous-cutanés qui déverseraient des hormones réduisant la fatigue pendant des heures, la pose de poches évitant les pauses nécessaires pour se rendre aux toilettes, des broches dans les bras qui permettraient de les rendre télescopiques et hyper solides, des traducteurs automatiques dans la bouche des hôtes et hôtesses d’accueil: les possibilités sont infinies. Face à un marché du travail en crise, des journées de 48h de rang pourraient devenir une exigence banale: comment tenir ? Les implants hormonaux seraient une exigence implicite de l’employeur. Bien plus, entre un travailleur amélioré et un travailleur naturel, quel serait celui qui serait choisi ? La réponse est évidente.

Le transhumanisme prolétaire, bien plus inquiétant que le simple transhumanisme de la plupart des critiques, aurait alors pour effet pervers de voir les travailleurs travailler à se transformer, pour continuer à travailler. Bien plus que deux classes, ce transhumanisme diviserait certainement en quatre l’humanité: les prolétaires naturels ou réfractaires, qui seraient progressivement relégués aux marges ou en-dehors du travail ; les prolétaires améliorés, qui seraient le gros des troupes, et, parmi les élites, là encore deux classes. L’élite des élites se réserverait des améliorations discrètes et supérieures : le naturel, éternel chic, serait entretenu en toute discrétion. Un transhumanisme généralisé ne pourrait se répandre uniformément à toutes les classes sociales : il s’agit, là comme toujours, de se distinguer, et ce serait dans le refus du transhumanisme, et dans un transhumanisme de qualité supérieure, que se trouveraient les classes les plus hautes, dans une rivalité pour un naturel amélioré.

Une société divisée en au moins quatre classes serait donc une conséquence logique d’un transhumanisme généralisé. Bien plus, ces classes seraient pérennes : la porosité entre les classes des individus serait entravée par ces marqueurs corporels, et visible immédiatement. L’aliénation des individus serait ainsi visible sur les corps, plus seulement marqués par le travail à la machine ou par les habitus professionnels, mais rendue faussement volontaire et exhibée. Le corps prolétaire serait un nouveau livret ouvrier, non falsifiable, non modifiable, la naturalisation de son état social.

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