Notes sur la vulgarisation scientifique

La vogue de la vulgarisation scientifique en vidéo sur les plate-formes francophones suscite l’admiration ou la méfiance du public et des institutions traditionnelles du savoir ; elle a aussi déclenché une déferlante de chaînes spécialisées dans tel ou tel domaine du savoir, qui connaissent de plus ou moins grands succès, plus ou moins légitimes. L’objet de ces quelques notes ne sera pas de distribuer les bons et les mauvais points, ni de dénoncer la vulgarisation scientifique en ligne, et a fortiori en vidéo ; il est bien plutôt de rappeler ce qu’est la vulgarisation scientifique, les problèmes qu’elle a toujours posés et les  écueils qu’elle peut éviter.

  • La vulgarisation scientifique : tentative de définition

La vulgarisation scientifique reste souvent difficile à définir et à délimiter ; elle désigne tous les discours, quel que soit leur support, qui offrent un accès au savoir. Cette définition doit être spécifiée : dans l’absolu, tout discours est porteur d’un savoir. Elle est, plus rigoureusement, un accès facilité à un savoir technique et spécialisé, pour un public non spécialisé. Autrement dit, il y a une opération de conversion, de traduction d’un vocabulaire et de méthodes complexes pour les rendre accessibles au plus grand nombre, à un public plus ou moins averti. Il y a ainsi plusieurs degrés de vulgarisation, selon le public auquel est destiné le nouveau discours porteur de savoirs : le discours de vulgarisation sera plus ou moins complexe ou facile selon les aptitudes, réelles ou supposées, du public auquel il est destiné.

La vulgarisation se comprend donc comme une affaire de traduction d’une langue à une autre, d’un public à un autre : elle permet un passage et la compréhension d’enjeux dont s’occupe, le plus souvent, la recherche scientifique. Le savoir doit ainsi être traduit, et non altéré, simplifié ou trahi ;  la circulation des savoirs ne permet cependant pas une simple traduction (il ne suffit pas de changer un mot technique en mots simples), et elle pose donc de nombreux problèmes.

Le terme de « vulgarisation » a, en français, une connotation parfois négative, en rappelant le mot « vulgaire », qui désigne, en fait, le peuple ; je n’y attache aucune connotation négative pour ma part. Certain•e•s préfèrent les termes de « clarification » ou de « popularisation », pour éviter cette connotation négative, mais ces termes sont moins connus.

  • La vulgarisation scientifique n’est ni l’interprétation ni une opinion

La vulgarisation permet donc la compréhension d’enjeux, le plus souvent scientifiques (au sens large, il s’agit autant des sciences expérimentales, que de sciences humaines, de recherche appliquée ou de recherche fondamentale), à un public non-scientifique, ou du moins non spécialisé dans le domaine dont il est question. Il est très important de distinguer la vulgarisation scientifique de l’interprétation, ou de la simple opinion. L’interprétation consiste, après une analyse, à tirer les conclusions et à proposer un modèle explicatif ; la vulgarisation scientifique ne donne pas de modèle par elle-même, mais explicite ceux qui ont été mis en place par des spécialistes. L’interprétation n’est pas du seul ressort des spécialistes : les fans d’une œuvre, d’une série, d’un jeu vidéo, etc. peuvent analyser eux-mêmes et proposer leurs propres interprétations : il ne s’agit pas d’un discours réservé aux seul•e•s scientifiques. L’opinion est à distinguer de l’interprétation : il s’agit bien de donner son avis, mais sans aucune analyse préalable. L’opinion, pour reprendre les termes de Bachelard, a toujours tort : un avis ni réfléchi et ni argumenté ne peut pas être porteur de savoirs. L’opinion n’est pas scientifique, et elle n’est qu’une interprétation hâtive.

Une même personne peut faire œuvre de vulgarisation et d’interprétation ; il semble néanmoins important, tant pour la vulgarisation que pour les interprétations avancées, de bien distinguer ces deux moments. Proposer une explication est donc une interprétation ; ce n’est pas la même chose que de s’appuyer sur des faits démontrés.

  • Qu’est-ce que la science ?

En parlant de vulgarisation scientifique comme d’une traduction de discours scientifiques pour un public non scientifique, il reste important de rappeler quels sont les grands fondements de la science et quelles sont ses pratiques. La science n’est pas seulement une notion abstraite : elle regroupe un ensemble de pratiques et de méthodes qui permettent une validation de résultats et de théories. L’étude des conditions de scientificité des énoncés et des pratiques se retrouve dans les questionnements épistémologiques (mais l’épistémologie reste un domaine plus vaste, qui questionne la possibilité de savoir et de connaître). La question de savoir ce qui fait qu’un texte est scientifique ou non est une question largement débattue, particulièrement depuis le XIXe siècle et jusqu’à aujourd’hui. Plusieurs critères sont généralement retenus : la science est d’abord un travail collectif, qui s’inscrit dans une communauté de scientifiques. Ce point est essentiel : un résultat scientifique n’est considéré comme tel que quand il est validé par la communauté scientifique. Cela explique, pour partie, la lenteur des études scientifiques : il ne s’agit pas seulement de monter des équipes et d’obtenir des financements (ce qui est de plus en plus difficile), mais de faire valider ensuite les résultats obtenus. Concrètement, un article scientifique valide est publié dans une revue, ou sur un support, à comité de lecture : d’autres scientifiques valident les démarches suivies et les résultats obtenus. La possibilité même de faire des recherches expérimentales est le plus souvent soumise à de tels comités ; même en sciences humaines, monter une équipe et recruter des scientifiques est long et coûteux. La science est donc lente, parce qu’elle ne peut être que collective.

Que la science soit inscrite dans une communauté a plusieurs conséquences : les textes, qui décrivent les démarches et les résultats, adoptent souvent un vocabulaire complexe, parce que spécifique : il faut que chaque mot désigne un objet, un fait, etc. qui ne puisse pas être confondu avec un autre. Cela rend la langue scientifique plus complexe, et moins accessible au public qui n’a pas ce vocabulaire, mais c’est nécessaire pour permettre la communication scientifique, et donc la validation des résultats.

La science n’est pas cumulative : il ne s’agit pas seulement d’entasser des savoirs, obtenus par de nombreuses recherches. Quand une découverte scientifique ou une nouvelle théorie apparaît, et qu’elle ne correspond pas aux résultats précédemment obtenus, la validation de ces nouveaux savoirs, qui invalident les anciens, ne se fait pas sans réticence. Pour le philosophe des sciences Thomas Kuhn, il s’agit de changement de paradigme : la science normale (celle qui est tenue pour la norme par les scientifiques) subit une révolution épistémologique, qui amène l’élaboration d’un nouveau paradigme. Mais il s’agit d’un processus long, souvent complexe, et de plus en plus rare. La théorie de Thomas Kuhn est elle-même considérée comme une bonne description de l’histoire des sciences expérimentales, comme la physique, mais elle est moins efficace pour décrire d’autres sciences, comme les sciences sociales.

  • La méthode scientifique

La validation de savoirs scientifiques passe donc par une communauté scientifique, des processus de validation collectifs, et elle explique l’utilisation d’un vocabulaire technique spécialisé. Elle repose également sur une méthode scientifique : expérimentale, pour les sciences inductives (qui étudient des faits et des lois, comme la physique), et plus généralement, sur le principe de falsifiabilité des savoirs, théorisé par Karl Popper. La falsifiabilité implique que l’énoncé scientifique doit pouvoir, non être démontré, mais que sa forme implique qu’on puisse démontrer le contraire. Il est impossible dans un univers en expansion de démontrer que les extra-terrestres n’existent pas ; il est juste possible d’affirmer que jusqu’à maintenant, nous n’avons aucune preuve scientifique validée de leur existence. Une proposition qui ne peut, par sa forme, être contredite, ne peut être considérée comme scientifique : dire que les extra-terrestres existent n’est pas scientifique, parce qu’il est impossible de démontrer leur non-existence.

Le discours scientifique repose sur l’effort collectif d’une objectivité : cette objectivité n’est jamais accessible directement (parce que la science est portée par des scientifiques, donc des personnes avec des points de vue), mais est le but ; la prise en compte du point de vue, par exemple dans les sciences sociales, est une façon de situer explicitement un discours qui l’est nécessairement implicitement. Les protocoles expérimentaux comme la mise en place de raisonnements logiques (un des volets de l’épistémologie) permettent de tendre vers cette objectivité. Il ne s’agit pas d’affirmer, mais de démontrer ; les raisonnements s’appuient sur des processus de validation qui ont eux-mêmes été validés.

  • L’écriture scientifique et les jugements

La méthode scientifique ne se limite pas à des procédés scientifiques et à l’emploi d’une langue technique ; la recherche d’objectivité passe également par l’absence de jugements et par une écriture qui recherche la neutralité. Si les procédés scientifiques ne peuvent être le fait de la vulgarisation, qui ne produit pas de savoirs, mais les relaie, l’effort pour produire un discours sans jugements concerne aussi la vulgarisation scientifique. Un jugement se manifeste par l’emploi d’adjectifs qualificatifs, notamment placés avant les noms (la langue française leur confère une certaine subjectivité), d’adverbes, etc. Un raisonnement logique fallacieux (syllogisme) ou la prise en compte de préjugés non démontrés, mais auxquels vous souscrivez, est un jugement. Une vidéo comme la vidéo 11 de Dirtybiology, « Les fruits sont des ovaires dégueulasses » n’est pas une marque d’humour peu raffiné, mais uniquement un jugement sexiste et vulgaire (dans le sens négatif).

  • Hiérarchie et relativité des savoirs

La mise en place de la communauté scientifique a été longue et difficile ; elle permet de valider des savoirs considérés comme scientifiques, jusqu’à ce que de nouveaux savoirs viennent les remplacer dans le cas des révolutions scientifiques. Elle a donc des inconvénients : sociologiquement, il est difficile de devenir scientifique (il faut faire de longues études) et des biais sociaux de discrimination se retrouvent dans la communauté scientifique comme dans le reste de la société. Ces biais, comme les critiques des institutions scientifiques (souvent par les scientifiques eux-mêmes), qui sont des lieux de pouvoir, ont permis une remise en question de la science comme un dogme absolu (le scientisme) : la science et les discours scientifiques sont eux aussi critiquables, et pas seulement par des scientifiques. La hiérarchie des savoirs ne peut systématiquement privilégier les discours scientifiques sans questionner, par exemple, leur idéologie. Mais à l’inverse, le relativisme des savoirs, qui revient à mettre sur le même plan opinion et argumentation, ne permet pas d’établir de savoirs valides. Si le prestige du diplôme et de l’institution ne peuvent rien démontrer par eux-mêmes, la bonne volonté et la bonne foi, dans les meilleurs des cas, ne suffisent pas non plus : il est bien préférable de considérer comme valides des savoirs démontrés et reposant sur une méthode scientifique (mais pas forcément détenus exclusivement par des scientifiques).

  • La question des sources

La question des sources est double : il s’agit en premier lieu de considérer que citer ses sources est essentiel. Ce n’est pas une simple question d’honnêteté, pour montrer qu’on ne plagie pas (ce qui est blâmable dans tous les cas) ; citer ses sources est essentiel dans l’établissement des savoirs, car c’est ce qui permet de vérifier les affirmations faites. En citant ses sources, on permet au public et aux personnes qui peuvent être chargées de valider les textes (un comité de lecture, par exemple), de vérifier : on retrouve ici le principe de vérification (une expérience doit être suffisamment bien décrite pour être reproduite, on doit pouvoir retrouver un texte cité) essentiel pour la démarche scientifique. Il va de soi que citer (ou résumer) ne suffit pas : il faut également ne pas trahir le sens, et éventuellement replacer les propos choisis dans leur contexte (dans l’œuvre, mais aussi dans l’époque, etc.).

Citer est nécessaire, mais ne suffit pas non plus : un texte scientifique doit citer la littérature scientifique (en plus des textes étudiés s’il s’agit de littérature, témoignages, discours divers pour les études de communication, etc.). La vulgarisation scientifique doit-elle citer elle aussi des textes scientifiques ? La question est épineuse. La vulgarisation scientifique n’a pour objet de synthétiser de nombreuses études pour en tirer une conclusion (c’est ce qui s’appelle une méta-analyse, et c’est fait par des scientifiques). De très bons ouvrages de vulgarisation sont faits par des chercheurs (en biologie, Ernst Mayr est à la fois un chercheur de premier plan et un excellent vulgarisateur, Jean-Pierre Luminet pour la physique), ou par des professionnels du secteur (la chaîne Psylab est exemplaire) ; des journalistes peuvent être des vulgarisateurs, etc. La question n’est pas celle du statut, mais des compétences (validées par un diplôme universitaire ou non). Il paraît ainsi compliqué de se consacrer à une chaîne de vulgarisation scientifique parce que le créneau est porteur et qu’on a quelques compétences techniques en vidéo qu’on est capable de comprendre et d’apporter un savoir scientifique. Il est tout aussi difficile de se consacrer à la vulgarisation scientifique quand on souhaite se débarrasser des scientifiques : quelle serait alors la source des savoirs que la vulgarisation scientifique est chargée de transmettre ? La vulgarisation scientifique est une traduction de savoirs, elle n’en permet pas la production, et doit donc, une nouvelle fois, être différenciée de l’interprétation.

Le choix des sources est aussi problématique quand il n’est pas légitime : des sources non fiables (non scientifiques, mais tout simplement non valides du point de vue des méthodes, anonymes, etc.) ne sont pas utilisables. De même, il est problématique d’utiliser de la vulgarisation de vulgarisateurs pour soi-même vulgariser : même en supposant une bonne volonté et une certaine qualité, la vulgarisation reste une traduction; une traduction de traduction s’éloigne toujours plus du savoir scientifique.

  • Science sans contexte

La vulgarisation scientifique a toujours posé problème pour les scientifiques : si certaines personnalités ont préféré garder la main sur la production et le relais de savoirs, il est également clair que la vulgarisation est en elle-même problématique. La vulgarisation est une traduction, et déjà, selon l’adage, une trahison. Au-delà du jeu de mots, les procédés propres à la vulgarisation scientifique transforment les savoirs, qui ne sont plus scientifiques par ce biais : un savoir scientifique ne l’est que dans un contexte scientifique, c’est-à-dire avec l’explicitation de sa méthode, de ses procédés et de ses enjeux. N’en retenir que les résultats, c’est déjà ne plus être dans une démarche scientifique ; vulgariser c’est simplifier (pour rendre compréhensible), et bien souvent déformer, par goût du pittoresque ou de la blague. Les vulgarisation scientifiques depuis au moins le XIXe siècle ont ainsi montré le goût de l’anecdote (on retient plus la pomme de Newton que sa théorie de l’attraction universelle) ou du spectaculaire. Plus insidieux, la vulgarisation tend à mettre en récit les savoirs (pour rendre l’apprentissage plus attractif, on raconte), mais cette mise en récit est elle-même problématique : elle reconstruit les savoirs en une narration qui s’éloigne, une fois de plus, de ce qui fait que les savoirs sont des savoirs sont scientifiques. Le choix des sujets se trouve lui aussi bien souvent soumis non à des raisons scientifiques ou de diffusion des savoirs, mais au nombre de vues espérées. C’est particulièrement visible dans le cas des chaînes de vulgarisation historique comme celle de Nota Bene (ne parlons même pas des tops) : le choix des sujets est conditionné par le goût de l’anecdote (exception faite de la vidéo récente qui suit le mouvement On vaut mieux que ça, le choix est ici dicté par l’actualité), et aucun fait n’est réellement replacé dans un contexte socio-historique. Comment comprendre ? Le travail se fait par sélection chez des vulgarisateurs eux-mêmes, quand il ne s’agit pas de reprises de sites grand public. Les anecdotes sont celles que l’on retrouve dans des anas, et qui permettent aux professeurs d’agrémenter leur cours en relevant l’attention de leurs élèves ça et là. Mais le propos de Nota Bene s’y résume : parler de vulgarisation scientifique pour ce genre de production est tout bonnement insultant pour l’ensemble des scientifiques qui alimentent les sciences historiques depuis trois siècles. Si sa chaîne, comme celles de qualité équivalente, pouvait être réduite à de simples divertissements inoffensifs, cela serait de peu d’importance : mais la vulgarisation scientifique ainsi galvaudée (pas par l’humour, mais par la médiocrité) ne laisse pas seulement croire qu’il est inutile de travailler pour devenir historien (une disciplines des plus exigeantes), mais elle conditionne une idéologie de l’histoire fausse (scientifiquement) et réactionnaire (politiquement). Un Lorent Deutsch sait parfaitement qu’il défend un projet royaliste avec son Métronome ; les dernières positions de Nota Bene montrent qu’il n’a pas même cette conscience que lui aurait apporté une brève réflexion historiographique, sur ce qu’est l’histoire, et quelle est l’histoire de l’histoire. L’histoire par anecdotes et grandes figures est l’histoire du pouvoir, inoffensive et sans dynamique ; c’est oublier (méconnaître) l’École des annales de Marc Bloch, l’histoire sociale, l’histoire des classes populaires d’un Howard Zinn ; c’est oublier toute l’histoire des objets  (Robert Darnton pour les livres), l’histoire des couleurs d’un Pastoureau, jusqu’à la dernière histoire du silence d’Alain Corbin. C’est une histoire réactionnaire et périmée, qui laisse faussement croire qu’il est facile d’être historien, alors qu’il est bien plus facile d’être simplement un amuseur. La prise en compte du contexte des savoirs n’est pas seulement la restitution (nécessaire) dans une époque, c’est également connaître et comprendre les enjeux de la science et du domaine qu’il s’agit de vulgariser. Être simplement un spécialiste de sa matière ne suffit donc pas (Dirty Biology en est le parfait exemple) ; sans une petite dose de philosophie des sciences et d’épistémologie, il semble bien difficile de faire de la bonne vulgarisation, alors que le besoin en est criant.

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