Du tourisme, des tours et des détours

Quelques heures passées dans la capitale belge — en fait, deux nuits, et une demi-journée supplémentaire, avec les intervalles afférents — m’ont conduite à de petites pensées sur le triste état de touriste. Je voyage peu, et jamais pour raisons plaisantes, même s’il est agréable de voler des instants de loisirs aux déplacements nécessités par les rencontres professionnelles, nationales ou — presque — exotiques. Cette petite échappée d’un week-end était une véritable exception à mon rythme habituel — beaucoup de travail, les tâches habituelles et incompressibles, quelques sorties.

Tourner dans le centre du Bruxelles touristique a été une véritable expérience : du repas en gargote attrape-gogos jusqu’au tour de la Grand’place recouverte de son tapis de fleurs, prendre des photos avec un appareil tendu à bout de bras, et devoir se faufiler dans des foules lancinantes m’a semblé bien éprouvant. J’ai eu la désagréable sensation de ne pas être moi-même : comme à chaque fois que je me retrouve dans une masse humaine, qui m’impose son rythme et ses directions, mais bien plus qu’en manifestation ou lors de la commémoration du 11 janvier — où la direction et le rythme étaient nuls. J’ai été touriste.

Être touriste implique de ne pas avoir le choix : ne passer que peu d’heures dans une ville inconnue amène rapidement à récapituler les quelques points et sites « à voir » — et il y a bien une obligation, informelle mais pressante, dans ces choses à voir. Les plans gratuitement distribués dans les hôtels ou autres offices du tourisme, les panneaux indicateurs les rappellent sans cesse — et les foules y mènent. Impossible de rester à contre-courant, à moins de se retrouver fraudeur, et de rentrer sans avoir vu ce que, justement, il fallait voir. L’exposition permanente de l’Atomium — « Du symbole à l’icône » — le clame : certains lieux, certes valables, sont iconiques, et inratables. On ne peut pas voir l’Atomium à Bruxelles — il n’est pas en centre-ville — mais on ne peut rater les innombrables babioles le représentant dans les vitrines des magasins touristiques : il se trouve sous toutes les formes dérivées possibles, et personne ne semble se souvenir qu’il représente ce qu’il est : du cristal de fer. Le positivisme glorieux qu’il expose n’est qu’une coquille vide, monumentale, impressionnante, sans signification autre qu’iconique — le symbole, chimique comme scientiste, est vite oublié face aux camions de succulentes gaufres.

Je me suis étonnée tout au long de ce (court, trop court) séjour : je voulais voir ce qu’il fallait voir, malgré ma détestation des lieux surpeuplés, manger belge, retrouver les lieux dont je ne connaissais que les noms grâce à quelques chansons, comparer le tout à Paris — et Paris n’en sort pas toujours gagnant, loin s’en faut. J’étais très visiblement loin d’être la seule en ce cas, comme Bruxelles est loin d’être la seule ville découpée et recomposée par les tours obligés, les spécialités pré-mâchées. Ça n’est pas si mal : le tourisme est une part importante du secteur tertiaire, donne du travail à beaucoup de monde et des loisirs à d’autres ; on reste satisfait d’avoir vu le Manneken Pis — mais vraiment, on n’est pas obligé d’y prendre un selfie — et cela évite de s’égarer si le temps manque. C’est bien une rationalisation du temps — visible dans le balisage de l’espace — qui caractérise l’industrialisation du tourisme ; tout voir, c’est ne pas se perdre, et relier rapidement un point de vue à un autre, en suivant des itinéraires bien connus des commerçants.

On se sent parfois bien bovin, quant on suit les itinéraires d’une foule, et assez triste ; toute l’impuissance qu’ôte une marche ferme et libre assaille. Mais on se sent aussi bien triste, quand on ne sait où aller et que voir. « S’égarer dans une ville demande toute une éducation », et aussi une certaine forme, et un peu d’allant, et du temps ; déambuler dans une ville non encore parcourue, c’est la regarder sans cesse, et je me suis demandé si ce n’était finalement pas par ces détours et ces écarts que je n’étais pas la plus touriste, en croyant ne l’être plus.

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