Des lunettes noires à la supérette

C’était cet après-midi, un saut rapide dans un casino sans tapis rouge ni vert, juste de quoi récupérer ce qu’il me faut pour survivre en pâtes, madeleines et jus d’ananas. Le départ sous une pluie menaçante, mais repoussée par quelques augures joueurs, ne s’était pas trop mal déroulé: l’ascenseur, après ces deux mois de grève, était reparti cahin-caha, je n’avais pas oublié la poubelle ni ma carte de fidélité.

Lors d’un moment de perplexité étrange – que sont ces appareils ? des épilateurs, forme réinventée pour un patriarcat renouvelé – que j’entendis grommeler, grogner, râler dans mon dos – quelque chose comme l’annonce d’une scène de cannibalisme, ou l’annonce d’une résiliation de forfait téléphonique.

Une légère appréhension me fit tourner la tête – de résiliation de forfait, il n’y en avait, car pas de téléphone à libérer. Je n’avais eu que le temps que d’entendre, entre autres quolibets et noms d’oiselles, la rapide interpellation: « Salope, tu ne me regardes pas ». Et quand il te vit: « t’as gardé tes lunettes ».

Il était vrai que j’avais alors cédé, suite à une légère montée migraineuse, à la tentation de profiter du prétexte d’un très vague et diffus rayon ensoleillé pour protéger mes globes oculaires de ce qui les menaçait: la sensation d’une perceuse, stridente et appliquée, s’enfonçant avec douceur et application jusqu’aux deux tiers de mon cerveau. J’avais osé garder mes lunettes de soleil dans la supérette.

Cet incident aurait pu me rappeler la femme côtoyée lors d’un long trajet métropolitain et nocturne, attachée à reprocher à son voisin d’avoir une bouche, et à moi-même un visage dont, quelle horreur, je refusais de me départir malgré ses demandes répétées. Si tous les usagers et les usagères, régulièrement rappelés à mon bon souvenir par ces invectives (« salope », ça claque dans l’air, le patriarcat a quelques sorties entraînantes) pouvaient constater qu’effectivement j’osais garder mon visage, que je tenais, plutôt figé, regardant ailleurs, attendant la sortie, ce n’est cependant pas cette récente et troublante mésaventure qui me revint en mémoire. Ce fut une histoire bien plus ancienne.

Je n’avais pas alors encore à fréquenter le métropolitain parisien, et il ne faisait même pas nuit. Après avoir passé deux heures à lire, pour m’aérer, sur une terrasse pessacaise, je ne remarquai qu’à peine l’homme plutôt imposant, chauve, aux lunettes noires et opaques – différant des miennes – qui me jetait de temps à autre un coup d’œil – je croyais qu’il attendait quelqu’un. Montée dans le bus, à peine assise, c’est lui qui monta sur ses grands chevaux: j’avais osé, dans un bus quasi vide et après avoir choisi de me placer dans le sens inverse de la marche, poser mon sac à main – lourd de livres – sur le siège à côté de moi pour m’asseoir.

Les paroles, précisément, je ne m’en souviendrais qu’avec peine – littéralement et dans tous les sens. Ce que j’ai alors su, et dont je me suis aujourd’hui souvenue dans une supérette d’Asnières, c’est la façon dont ce type, juste derrière moi, a brutalement surgi dans mon champ de vision, alors qu’il m’exprimait une colère phénoménale – il aurait voulu, dans ce bus vide, s’asseoir à côté de moi. Il se plaça juste en face, bras croisés, furieux, se levant quand je me préparai moi-même à descendre, à un arrêt déserté, pour me suivre et me regarder entrer dans la maison de mes parents, les bras toujours croisés.

Il me fut reproché mon imprudence – il n’aurait pas fallu entrer dans ma propre maison, mais faire semblant d’aller plus loin, jusqu’à ce qu’il s’impatiente. Je n’en ai pas eu l’idée, je n’en aurais pas eu l’envie: ce genre de type ne s’arrête pas. Je n’ai pas osé regarder par la fenêtre pendant une heure, et il m’a fallu fouiller moi-même le jardin familial pour m’assurer, contre tout bon sens, qu’il n’avait pas réussi à faire le tour pour se cacher dans un buisson.

Il n’était pas dans le jardin, mais j’ai cru le revoir partout, et je l’ai effectivement revu – jusqu’au moment où je ne suis plus sortie autrement qu’en voiture, et ai failli pleurer de me sentir traquée en trouvant, après mes cours, un mot sur le parebrise. C’est depuis cette période, coïncidant avec les doigts sentis contre mes seins depuis le siège arrière d’un même bus, les mains sur mes fesses dans les bars, deux types qui m’ont suivie depuis la fac (mais que je suis parvenue à semer), un autre depuis le centre-ville bordelais (idem), ce quinquagénaire, en costume, qui s’est levé de sa terrasse pour me suivre tandis que je marchais devant l’hôtel de ville, et qui m’a susurré à l’oreille les horreurs qu’il voulait infliger à tous mes orifices, devant la maréchaussée en faction – « baisse les yeux, salope (encore !), où je t’en fous une ».

Quand j’ai regardé au travers de mes lunettes noires, aujourd’hui, en tenant mon sac de courses remplies de pommes de terre et en attente de café, je me suis retrouvée dans ce bus bordelais, dans cette panique vieille de plusieurs années et qu’il m’a fallu réparer, petit à petit, en délaissant la gazeuse, en apprivoisant la sidération, en me mettant toujours de dos au mur, que ce soit dans un métro ou n’importe quelle pièce fermée.

Je ne peux pas vérifier qu’ils ne sont pas dans les rues, ni dans les supérettes.

dame dans l'auto

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